dimanche 21 janvier 2018

Églises mobiles de Roumanie: Eugeniu Iordăchescu.

Photographie: Anton Roland Laub.
  Il était une fois un pays gouverné par un couple de tyrans, Nicolae et Elena Ceaușescu. Lors d'un voyage en lointaine Asie, en Corée du nord, ils furent impressionnés par les réalisations de l'homologue de Pyongyang au point de décider de raser le centre de Bucarest pour faire place au quartier gouvernemental. Afin d'être définitivement sûr que le quartier soit traversé par la plus large des avenues, boulevard de la Victoire du Socialisme, le Conducător fit ouvrir une brèche de quatre-vingt-dix mètres de large. Trente mille résidents expulsés de leurs maisons, tout le quartier historique, environ neuf mille maisons, des églises, des synagogues et d'autres bâtiments démolis, un cinquième de la capitale fut rasé, aujourd'hui dominé par le Palais du Peuple, deuxième plus grand bâtiment administratif du monde après le Pentagone.
  Séduit par une petite église orthodoxe, Schitul Maicilor / l'Ermitage de sœurs, érigée en 1726, un ingénieur  au centre d'ingénierie et de design du Project Institute à Bucarest, Eugeniu Iordăchescu, est résolu à la sauver. Comment faire? se demandait-il à une terrasse de café, lorsqu'il vit le serveur porter des verres sur un plateau sans rien renverser:  «J'ai vu que le secret des verres qui ne tombaient pas était le plateau, alors j'ai commencé à essayer d'appliquer un plateau au bâtiment». Il imagina de détacher l'église de ses fondations, la poser sur un plateau en béton armé et la soulever à l'aide de vérins hydrauliques et de poulies industrielles pour la transporter sur des rails.

Schitul Maicilor / L'Ermitage féminin en mouvement.
Photographies d'Eugeniu Iordăchescu, juin 1982.
  Malheureusement pour l'incrédule tyran qui, certain que l'église ne résisterait pas à la manœuvre,  avait donné son accord verbal, après cinq mois de préparatifs, les sept cent quarante-cinq tonnes de l'église et ses belles peintures extérieures parcoururent en juin 1982  deux cent quarante cinq mètres à moins de trois mètres par heure, pour finir coincée derrière le lourd siège du Service de renseignements (SRI, successeur de la redoutable Securitate).
  Neuf autres lieux de culte, dont sept à Bucarest, furent ainsi déménagés et occultés aussitôt par de nouvelles masses de béton. Érigée en 1594 par le prince Michel le Brave, l'église Mihai Voda du XVIe siècle et sa tour autonome (réalignée sur l'église au passage) parcoururent en tandem deux cent quatre-vingt neuf mètres, avec une descente de six mètres. Question poids, le record est détenu par  le monastère d'Antim (ou Palais synodal), dont les neuf mille tonnes, sous-sol compris, furent déplacées de vingt-quatre mètres et pivotées de treize degrés.

L'église Mihai Voda / Michel le Brave, et sa tour, en mouvement,
photographie d'Eugeniu Iordăchescu.
À Bucarest et dans d'autres villes, Iordăchescu a fait déplacer un hôpital, une banque, des immeubles entiers avec leurs occupants et leurs conduites de gaz et d'eau.

PS. Dans un contexte démocratique, une opération semblable fut menée en 1954 sur le Vieux-Port à Marseille, où l'Hôtel de Cabre fut déplacé d'un bloc et tourné de quatre-vingt-dix degrés. Rien ne dit qu'Eugeniu Iordăchescu fût instruit de ce précédent.

vendredi 19 janvier 2018

Parachas 13/23 : L'Exode.

Vers les précédentes parachas: Genèse.

13/54. Vendredi 5 janvier 2018
Chemot שמות / Noms.

Sébastien Bourdon
Moïse sauvé des eaux, vers 1650.

Genèse 1, 1 - 6, 8: Les Hébreux sont réduits en esclavage. Les nouveaux-nés mâles sont jetés dans le Nil. Par une intervention massive des femmes dans l'histoire du monde, entourée de ses compagnes la fille de Pharaon recueille l'un d'eux, placé sur un panier flottant. Elle l'élève comme son fils sous le nom de Moïse. Après avoir tué un Égyptien qui battait un Hébreu, il est forcé de s'enfuir à Midian. Il y épouse Tsipporah et devient berger des troupeaux de Jéthro, son beau-père. Dieu apparaît à Moïse dans un buisson ardent au pied du Sinaï. Il lui ordonne d'enjoindre Pharaon de laisser partir son peuple en lui prouvant par divers prodiges qu'il parle en Son Nom. Pharaon refuse et redouble sa persécution. Moïse proteste devant Dieu d'avoir fait du mal à ce peuple. Dieu lui promet la proche délivrance.

Lorsque Pharaon ordonna à deux sages-femmes (encore des femmes) de tuer tous les mâles, respectueuses de toute vie elles dirent: «Les femmes des Hébreux ne sont pas semblables aux Égyptiennes: car elles sont habiles; avant même que la sage-femme n’arrive auprès d’elle, elles ont déjà mis au monde». Mentaient-elles pour sauver elles aussi leur vie et refuser ainsi ce premier massacre des Innocents? Ou alors, ouvrant de ce fait la voie au premier maître, prédirent-elles comment, mille ans plus tard, une autre femme, Marie, donna vie à son garçon Jésus, en dépit là aussi des recensements et des massacres d'État?

Leur parole d'hommes, celles de Moïse et de Jésus, s'élèvera du fond de la plus grande faiblesse. Moïse fut fait bègue: «De grâce, Seigneur, je ne suis pas un homme de paroles, j’ai la bouche lourde et la langue embarrassée. De grâce, Seigneur, envoie donc quelqu’un d’autre». — © Irma Cordemanu, 2018.

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14/54. Vendredi 12 janvier 2018
Va'era ואר / Et J'apparus.

Bartholomeus Breenbergh
Moïse et Aaron changeant l'eau du Nil en sang, 1631.
Exode 6:2–9:35: les quatre expressions de la délivrance: sortir les Hébreux d'Égypte, les délivrer de la servitude, les rédimer et en faire son peuple élu au Sinaï. Moïse et Aaron demandent à plusieurs reprises au Pharaon de laisser partir son peuple. Pharaon refuse. L'Égypte est alors accablée de sept plaies. Rien n'y fait.


«L'Éternel dit: "Quant à Moi J’endurcirai le cœur de Pharaon et Je multiplierai Mes signes et Mes merveilles dans le pays d’Égypte. Et Pharaon ne vous écoutera pas et Je porterai Ma main sur l’Égypte". (...) Pharaon dit: "Je vais vous envoyer et vous sacrifierez pour l’Éternel votre Dieu dans le désert, seulement ne vous éloignez pas trop; implorez pour moi".»



Pharaon n'a-t-il été que le jouet d'un plan supérieur? Ou bien, lorsque ses magiciens eux-mêmes rendirent les armes devant les fléaux et lui certifièrent l'impuissance de leurs dieux, Pharaon, convaincu en fait de la force du Dieu de ses esclaves s'entêta dans sa propre impiété. À tout instant, il était en réalité en mesure d'exercer son libre arbitre et sa responsabilité. Devant l'injustice, invoquer la supposée volonté de Dieu est un crime.— © Irma Cordemanu, 2018.

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15/54. Vendredi 19 janvier 2018
Bo בא / Va. 

«En signe sur ton bras et en ornement entre tes yeux», Exode 13, 16.
Exode 10, 1–13, 16. Les trois dernières plaies sur l'Égypte. Établissement du calendrier lunaire. La mort des premiers-nés brise Pharaon. Après 430 ans passés en Égypte, c'est l'Exode: les enfants d'Israël quittent en toute hâte l'Égypte sans laisser au pain le temps de lever. Il en sort la consécration du premier-né, la prescription annuelle de la galette azyme, l'ordonnance du repas de Pessah, et le port quotidien sur les bras et la tête des phylactères (dits Tefilines, image ci-dessus): «en signe sur ton bras et en ornement entre tes yeux».

«Égypte, si je t'oublie». En effet, les pères enseignent à leurs enfants de n'oublier jamais que, si l'Égypte fut terre de servitude, elle fut d'abord le pays hospitalier à Joseph (qui en devint son gouverneur) et à ses descendants.

Le français traduit le mot Pessah par "la Pâque". La sortie d'Égypte se fit au printemps, pour devenir premier jour du nouveau calendrier lunaire: mars était le premier mois à l'époque romaine et jusqu'en 1622, dans les pays chrétiens, l'année débutait le jour de Pâques.
Porteur de nombreux autres sens, Pessah veut dire "Passage" ce que l'anglais Passover a conservé, pour insister sur le "saut" d'une saison à l'autre, de la nuit à la lumière, de la mort à la vie: ainsi sauta Dieu au-dessus des maisons juives pour tuer les premiers-nés de l'Égypte, dixième plaie — et nombreuses aujourd'hui sont les danses populaires du printemps, en Roumanie comme ailleurs, où on saute sur un pied ou d'un pied sur l'autre.
Le mot désigne aussi l'agneau pascal (saute-mouton?) qui doit être rôti au feu et mangé «les reins ceints, vos chaussures aux pieds, vos bâtons à la main et vous le mangerez à la hâte. C’est l’offrande de la Pâque pour l’Éternel».
Enfin le mot veut dire "la bouche qui raconte". Et, chaque année, au soir de la Pâque, les pères lisent aux enfants la sortie d'Égypte, comme pour leur dire que la réalité ne prend forme que par le récit que la bouche en fait.

Mais tous les sens nous apprennent la même chose: à côté d'un exode mythique et légendaire à la Cecil B. de Mille, il s'agit pour chacun chacune de sortir chaque jour de sa propre Égypte. Égypte, si je t'oublie.— © Irma Cordemanu, 2018.

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dimanche 14 janvier 2018

14 janvier: La noce de Cana.

Giotto: La noce de Cana.
14 janvier: Solennité de la noce de Cana. — Dans ce récit qui ne se trouve que chez Jean (2,1-11), chaque mot compte.

Le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples. Le vin venant à manquer, la mère de Jésus lui dit: «Ils n’ont pas de vin». Jésus lui dit: «Que me veux-tu, femme? Mon heure n’est pas encore venue». Sa mère dit aux serviteurs: «Faites ce qu’il vous dira». Or il y avait là six jarres de pierre, pour les purifications des Juifs, contenant chacune deux ou trois mesures. Jésus dit aux serviteurs: «Remplissez d’eau ces jarres». Ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit: «Puisez maintenant et portez-en au maître d’hôtel». Ils lui en portèrent. Quand le maître d’hôtel eut goûté l’eau devenue du vin — il en ignorait la provenance, mais les serveurs la savaient, eux qui avait puisé l’eau — il appelle le marié et lui dit: «Tout le monde sert d’abord le bon vin et, quand les gens sont ivres, alors le moins bon; toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent». Tel fut le commencement des signes de Jésus; c’était à Cana de Galilée.

Pour se substituer à l'époux négligent, Jésus transforme l'eau en vin. Lors de la dernière cène, il changera le vin en son sang. Du flanc droit de son corps crucifié, la lance fera jaillir l'eau et le sang. Si par le vin/sang, il appartient à la divinité, à ce moment d'ultime souffrance terrestre, l'eau — principe vital par excellence — est le signe de sa profonde humanité, celle du cri du désespoir: «Mon père pourquoi m'as-tu abandonné?».
Par ailleurs, cette idée n'est pas de lui («Que me veux-tu, femme?»), mais de Marie, toujours présente pour inciter son fils à la miséricorde, cet au-delà de la justice.
Enfin, cette première manifestation publique de Jésus (le troisième jour, chapitre 2 de l'évangile: «Tel fut le commencement des signes de Jésus; c’était à Cana de Galilée», mais aussi les trois jours entre passion et résurrection) se fait lors d'une noce. Sainte ma noce avec mon époux, avec l'assemblée des fidèles, avec les pierres, les plantes et les arbres, les fleurs et les fruits, les animaux des mers des airs, des terres, les hommes et les femmes des côtes, des plaines, des plateaux et des montagnes. — © Irma Cordemanu, 2018.