mardi 26 décembre 2017

Maria Tănase (1916-1963).


«Quand ta voix me porte tes mots, je peux sculpter pour chacun de nos chants un Oiseau Maître! Entends-tu, ma fille, me comprends-tu? Tu vois Maria, j’ai couru le monde, la terre entière connaît mes œuvres, mais quand nos chants s’élèvent, j’ai le mal du pays, le tien comme le mien, de mon village, des eaux gémissantes du Jiu... Entends-tu, me comprends-tu?» — Constantin Brâncuși.

Nous sommes en 1938, la chanteuse Maria Tănase vient de rencontrer Constantin Brâncuși, de trente-sept ans son aîné, à l'exposition d'arts populaires de Paris organisée par le sociologue-ethnologue Dimitrie Gusti. Artiste consacrée, Maria Tănase y représente la chanson traditionnelle roumaine. Coup de foudre, le sculpteur lui propose de visiter son atelier, le couple n'en sortira que deux jours après, oublieux même des représentations qu’elle devait honorer. 

Suzana Doicescu, Brâncuși et Maria Tănase. 
Troisième enfant d’une famille pauvre, Maria Tănase est née 25 ans plus tôt, en septembre 1913, à Caramidari, faubourg de Bucarest. Très vite elle développe le goût de la scène, et dès huit ans s’initie au chant dans les spectacles de son école; à la fin du primaire elle doit hélas interrompre sa scolarité pour travailler avec ses parents fleuristes. 

Mais Maria sera chanteuse et en 1930 elle se produit déjà dans quelques cabarets; c'est à cette époque qu'elle rencontre le metteur en scène Sandu Eliad, directeur du théâtre yiddish Baraşeum — toujours en activité à ce jour —, qui la prend sous son aile et l'introduit dans le monde artistique de Bucarest. Elle commence à chanter dans des revues musicales, enregistre ses premiers disques et entre au Conservatoire royal de musique en 1935. 

Sandu Eliad la présente au musicologue Harry Brauner (frère du peintre surréaliste Victor Brauner). Celui-ci, séduit par son tempérament, révèle sa personnalité musicale et devient son pygmalion. Osons le dire, grâce à lui elle trouve sa voie. Sa carrière prend un véritable essor en février 1938 lors de l’émission Oră Village sur Radio-Bucarest, où elle interprète quatre chansons plébiscitées par les auditeurs. La jeune artiste participe alors à divers programmes radiophoniques et poursuit ses récitals dans les restaurants et cabarets. Elle cultive un répertoire traditionnel qui la mène à l'exposition d'arts populaires de Paris puis, nous le savons, dans les bras de Constantin Brâncuși.
Maria Tănase, exposition
universelle de New York 1939.
L’année suivante, accompagnée du sculpteur, Maria Tănase se produit au pavillon roumain de l’exposition universelle de New York devant le président Roosevelt et un parterre de célébrités dont Yehudi Menuhin, George Enescu, André Gide — une prestation de «variété» qui irrite Brâncuși. Jugeant que son répertoire manque d’ambition, il tente de la ramener à un registre roumain authentique, vers des scènes plus prestigieuses que les cabarets où elle aime se produire. La relation du couple se délite, Maria se sépare de l’homme qui demeurera le grand amour de sa vie.

Peu de temps après son retour à Bucarest, en septembre 1940, la Garde de Fer entre au gouvernement, impose des lois discriminatoires et prend le contrôle du monde de la culture et des médias. Ses chansons sont censurées et ses disques détruits, elle est contrainte de se retirer sur les lieux de son enfance à Caramidari. Cependant elle peut compter sur le soutien d’un de ses grands admirateurs, Eugen Cristescu, chef du Serviciul Special de Informaţii (Service spécial d'informations). Celui-ci exploite sa notoriété et ses tournées à l’étranger, pour établir des contacts avec les services secrets anglais et américains. En 1941, au retour d’une tournée en Turquie, alors que la Roumanie combat aux côtés des Allemands, elle est arrêtée, accusée d’être un agent britannique, et devra son salut à Eugen Cristescu. Jusqu’à la fin de la guerre elle apporte son soutien aux soldats en allant chanter sur le front et dans les hôpitaux.

En 1945, après l’instauration du régime communiste contrôlé par l’URSS, le même Eugen Cristescu intervient en faveur de la chanteuse, cette fois-ci soupçonnée d’espionnage à la solde des Allemands. En conformant son répertoire à l’idéologie du pouvoir, elle peut reprendre ses tournées et ses enregistrements. Elle délaisse les récitals dans les cabarets pour se consacrer à l’opérette et apparaît dans quelques pièces de théâtre et films mineurs. En décembre 1950 elle épouse l’avocat Clery Sachelarie dont elle regrettera toujours de ne pas avoir eu d'enfant. Entre 1953 et 1961 elle enregistre pas moins de vingt-quatre albums dont quatre en français, reçoit le prix de l’État (1955) et le titre d’Artiste émérite (1957). 

Constantin Brâncuși meurt le 16 mars 1957. Très affectée par sa disparition, elle s’installe un moment à Târgu Jiu, où est érigé l’Ensemble sculptural de l’artiste. Elle ambitionne d’y fonder une école de musique consacrée au folklore roumain, mais ne mènera pas son projet à terme. 

Tourmentée depuis toujours par l’absence d’enfant, elle adopte Minodora Nemeş, une jeune chanteuse de la région du Banat, alors âgée de dix-sept ans. Trois ans plus tard, au printemps 1963 en tournée à Hunedoara, elle s’effondre sur scène; transportée à l’hôpital, on lui diagnostique un cancer du poumon. Malgré tout elle poursuit les représentations pendant deux semaines, mais à bout de forces, elle est rapatriée et hospitalisée à Bucarest. La maladie fulgurante l’emporte le 22 juin 1963. Une journée de deuil national est décrétée. L’icône de tout un peuple est pleurée par des centaines de milliers de Roumains le jour de ses obsèques. Maria Tănase, «l’oiseau-lyre», souvent comparée à Édith Piaf, incarne l’âme de la Roumanie et demeure aujourd’hui encore une des plus grandes voix populaires du XXe siècle. — © Irma Cordemanu, 2017.


25 juin 1963, funérailles nationales de Maria Tănase.