samedi 30 décembre 2017

Parachas 1-12 / 54: Genèse.

 Adam et Ève
église de Abreha et Atsbeha, Éthiopie.
Dans la continuation de la Fête de l'hospitalité, mes hôtes ont commencé le cycle annuel du Pentateuque, en ce jour qu'ils appellent Simhat Torah / Joie de la Torah. Pour la première fois j'y participerai samedi avec des amis juifs. Mais c'est mon bonheur ancien, constant et à portée de tous de lire, chaque semaine un an durant, une des cinquante-quatre portions (dite paracha) de ces cinq livres de parole, de sens et de vérité. Et d'émerveillement d'autrui. Égrenons-les ensemble et avec eux cette année? Et qu'ils en accueillent mes lectures chrétiennes.

1/54. Vendredi 13 octobre 2017
Béréchit / בראשית : au commencement de.

Genèse 1, 1 - 6, 8: Commencement, les sept jours et le chabbat, le Jardin d'Éden, l'homme dans le Jardin, la séduction du serpent, la punition des pécheurs, les chassés d'Éden, Caïn et Abel, les descendants de Caïn, la généalogie de l'humanité, les dix générations jusqu'à Noé, le prélude au Déluge.

Mais c'est mon bonheur ancien, constant et à portée de tous de lire, chaque semaine un an durant, une des cinquante-quatre portions (dite paracha) de ces cinq livres de parole, de sens et de vérité. Et d'émerveillement d'autrui. Égrenons-les ensemble et avec eux cette année? Et qu'ils en accueillent mes lectures chrétiennes. — © Irma Cordemanu, 2018.

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Pieter Bruegel l'Ancien: La tour de Babel, 1563.

2/54. Vendredi 20 octobre 2017
Noa'h / נֹחַ : Noé.

L'Arche de Noé et la Nef de l'Église
cloître du Charnier
église de Saint-Étienne-du-Mont
Paris, premier tiers du XVIIe siècle.
Genèse 6,9 - 11, 32: Noé, L'arche, descendance de Noé à Abraham, La tour de Babel, départ 
d'Abraham vers Canaan.

Advienne un déluge, je saurai encore quoi faire: construire un bateau pour m'y embarquer avec ma famille et tous les animaux de la terre, et attendre les beaux jours. Tchernobyl, Fukushima, changement climatique, me voilà démunie. Urgence immédiate de réparer le monde dans ma mesure: planter une vigne et aimer Babel. «Ils sont tous remplis du souffle sacré. Ils commencent à parler en d'autres langues, selon ce que le souffle leur donne d'énoncer». Actes des Apôtres 2, 4. — © Irma Cordemanu, 2018.

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3/54. Vendredi 27 octobre 2017
Lekh Lekha / לך לך : Va vers toi!

Le Rire, huile sur bois du XVe siècle, anonyme.
Genèse 12, 1 - 17, 27: Le voyage d'Abraham, Sarah et le Pharaon, Lot déménage à Sodome, la Terre Promise est promise, "l'Alliance Entre les Morceaux", Hagar et Ichmaël, la circoncision d'Abraham.

Du rire. Du centenaire Abram et de la nonagénaire Sarah: «Mais Sarah, ta femme, enfante pour toi un fils. Crie son nom: Is'hac - "Il rira"». Et dans Luc 6, 20: «En marche, les pleureurs de maintenant, Oui, vous rirez!».

Dans Le nom de la rose d'Umberto Eco, le franciscain Guillaume de Baskerville dit: «Ils ont été légion, ceux qui se sont demandé si Christ a jamais ri. La chose ne m'intéresse pas beaucoup. Je crois qu'il n'a jamais ri, parce que, omniscient comme devait l'être le fils de Dieu, il savait ce que nous ferions nous, les chrétiens».

Voilà peut-être pourquoi on parle toujours d'humour juif et jamais d'humour chrétien. — © Irma Cordemanu, 2018.

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4/54. Vendredi 3 novembre 2017
Vayéra / וירא : Et Il apparut.

Genèse 18, 1 - 22, 24: L'annonce de la naissance d'Isaac. Abraham plaide pour Sodome et Gomorrhe. Le sauvetage de Loth. Les filles de Loth. Abraham et Sarah chez les Philistins. La naissance d'Isaac. Le renvoi d'Ismaël. Le serment entre Abraham et Abimelekh. Le sacrifice d'Isaac. La naissance de Rebecca.

• Le Caravage: Le sacrifice d'Isaac, 1603-1604.
Genèse 19, 8/9, «Loth: — Ces hommes-là, ne leur faites rien, d’autant qu’ils sont venus s’abriter sous mon toit. Ils dirent: — En arrière! puis ils dirent: — Cet individu est venu séjourner chez nous et se mettrait à juger? À présent nous te traiterons plus mal qu’eux!»

«La civilisation a franchi un pas décisif et peut-être son pas décisif, le jour où l'étranger, d'ennemi (hostis), est devenu hôte (hospes). (...) Le jour où dans l'étranger on reconnaît l'hôte, ce jour-là, on peut dire qu'il y a eu quelque chose de changé dans le monde», Jean Daniélou, Pour une idéologie de l'hospitalité. Sodome l'abondante a été punie de la faute suprême: renier toute civilisation pour voir dans l'hôte [Loth!] l'ennemi.

Et Genèse 21, 12: «Dieu dit à Abraham: — Quoi que dise Sarah, écoute sa voix». Car elle est la voix d'une femme qui s'est ardemment battue pour donner la vie. — © Irma Cordemanu, 2018.

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Soldats à Hébron.
5/54. Vendredi 10 novembre 2017
'Hayé Sarah / חיי שרה : Les jours de Sarah.

Genèse 23, 1 - 25, 18: les funérailles de Sarah, l'achat de la grotte de Makhpelah. La mission d'Éliézer: Rebecca. Isaac épouse Rebecca. Abraham se remarie avec Hagar, puis meurt. Il est enseveli dans la même grotte par Isaac et Ismaël. La généalogie d'Ismaël.

C'est sur la fracture du monde que, père et mère des trois religions, Abraham et Sarah reposent à Hébron, dans des tombeaux probablement vides comme vides sont tous les sanctuaires.

«Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vie, et qu’il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même?» — Pascal, Pensées. — © Irma Cordemanu, 2018.

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6/54. Vendredi 17 novembre 2017
Toledot / תּוֹלְדֹת : Descendants.

Matthias Stom (XVIIe siècle):
Ésaü vend son droit d'aînesse à Jacob pour un plat de lentilles.

Genèse 25, 19 - 28, 9: Isaac épouse Rebecca. Deux enfants Ésaü et Jacob. Vente du droit d'aînesse. Une famine contraint Isaac à se rendre chez les Philistins. Isaac à Guérar. Ésaü se marie. Contre la décision d'Isaac; vieux et aveugle, de bénir Ésaü, Rebecca lui substitue Jacob. Haine d'Ésaü pour Jacob.

«Rébecca devint enceinte. Comme les enfants s'entrepoussaient dans son sein, elle dit: "Si cela est ainsi, à quoi suis-je destinée!" Le Seigneur lui dit: "Deux nations sont dans ton sein et deux peuples sortiront de tes entrailles; un peuple sera plus puissant que l’autre et l’aîné obéira au plus jeune."»

Pour chaque moment capital, le cadet (Isaac contre Ismaël, Jacob contre Ésaü, Moïse contre Aaron, Joseph et ses frères, etc) et les femmes (Ève, Sarah, Rebecca, Myriam sœur de Moïse, Rahab la prostituée de Jéricho, Ruth qui fonde la lignée du Messie, Marie elle-même enfin) prennent soudain un rôle inattendu. Ainsi par les dominés s'affirme la nécessaire justice à l'horizon des lois imparfaites (droit d'aînesse et autorité du père) et toujours à réformer de l'homme social.

Ne m'étonnerait guère que Jésus fût le cadet, en tous cas certaines histoires le disent et le témoignage de Jean-Baptiste, son cousin aîné: «Il faut qu'il grandisse et que moi, je diminue», sujet comme par hasard du second dimanche d'Avent. À dimanche donc. — © Irma Cordemanu, 2018.

6/54 bis. Dimanche 19 novembre 2017. - 36.
2e dimanche de l'Avent 
Le témoignage de Jean le Baptiste.

• Léonard de Vinci: Jean le Baptiste (1513-1516).
Jean 1, 25-27 / 3, 28-30. «Pourquoi donc baptises-tu, si tu n'es ni le Messie, ni Élie, ni le prophète?». Jean leur répondit: «Moi, je baptise d'eau, mais au milieu de vous se trouve quelqu'un que vous ne connaissez pas. Il vient après moi [...]. Celui qui a la mariée, c'est le marié, mais l'ami du marié, qui se tient là et qui l'entend, éprouve une grande joie à cause de la voix du marié. Ainsi donc, cette joie qui est la mienne est parfaite. Il faut qu'il grandisse et que moi, je diminue».

Cinq jours après l'Annonciation (25 mars), Marie visite sa cousine Élisabeth qui mettra au monde Jean le 24 juin. De six mois l'aîné, Jean baptise pour ouvrir la voie à son cadet. Dans le fil de la paracha 6/54 d'hier (ci-dessus), la variante évangélique de la fonction biblique des cadets et de leurs mères: réparer le monde, abimé par les lois violentes des hommes et des aînés.— © Irma Cordemanu, 2018.

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7/54. Vendredi 24 novembre 2017
Vayétsé / וַיֵּצֵא : Et il sortit.


William Blake: L'échelle de Jacob, aquarelle.
Rubens: La descente de croix.
Genèse 28, 10 - 32, 3: La fuite de Jacob et sa vision au mont Moriah: l'échelle de Jacob. Jacob rencontre Rachel au puits. Il est l'objet d'une tromperie lors de son mariage: Laban substitue Léa à Rachel. Léa enfante quatre fils. Rachel est exaucée à travers Bilhah. Léa a encore trois derniers enfants. Rachel conçoit Joseph. Nouveau contrat avec Laban. Nouvelle tromperie de Laban. Jacob décide de fuir avec ses deux épouses. La ban le poursuit mais est arrêté par Dieu. Confrontation de Jacob et Laban. Laban conclut un pacte avec Jacob, anges et monticule de pierres.

«Jacob rencontra l’endroit et y passa la nuit. Il fit un songe et voici qu’une échelle était dressée depuis la terre et son sommet atteignait le ciel; et voici que des anges de Dieu y montaient et en descendaient. Jacob fut pris de crainte et il dit : "Comme cet endroit est redoutable ! Ce ne peut être que la Maison de Dieu et c’est la porte des cieux". Jacob se leva de bon matin; il prit la pierre qu’il avait placée sous sa tête et l’érigea en monument; et il versa de l’huile sur son sommet: "Cette pierre que j’ai érigée en monument sera la maison de Dieu"».

Car ce n'est pas tout de monter, il faut aussi descendre. Comme le sait la colonne sans fin de Brâncuși, c'est bien la terre qui soutient le ciel.— © Irma Cordemanu, 2018.


7/54 bis. Dimanche 26 novembre 2017. - 29
Troisième dimanche de l'Avent
La Venue du Fils de l'Homme.


© Photographie: Massimo Sestini, 2015.
D'étonnement en étonnement, voilà qu'à nouveau la paracha 7/54 d'hier, ci-dessus (l'échelle de Jacob sur laquelle les anges montent et descendent) vient à la rencontre de ce dimanche de l'Avent, dit de la Venue du Fils de l'Homme.

Jean 1, 51: «Et il lui dit: "En vérité, en vérité, vous verrez désormais le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre sur le Fils de l’homme"». Reprenant la prophétie de Daniel (7, 13) plus de quatre-vingt fois dans les Évangiles et seulement dans sa bouche — sauf Étienne (Actes, 7, 56) qui le prononça une fois avant sa mort —, Jésus préfère étrangement se désigner comme le Fils de l'Homme.

«"sur" le Fils de l'Homme»: ainsi devient-il lui-même l'échelle de Jacob reliant les hommes de la Terre à leur ciel, dans les deux sens. Matthieu (25, 31-36) précise aussi ce même mouvement: «Quand le fils de l'Homme viendra, il dira à ceux de sa droite: «Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'étais malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi».

La condition nécessaire et suffisante pour toucher le ciel n'est pas de le regarder et de l'invoquer sans cesse, mais de pratiquer au quotidien ces six œuvres de la Miséricorde, sur Terre envers son prochain.— © Irma Cordemanu, 2018.


Et toujours en lien avec cette convergence temporelle de la paracha 7 sur l'Échelle de Jacob et le 3e dimanche d'Avent sur la Descente de croix, cette photographie publiée aujourd'hui par la photographe Sylvie Aflalo à gauche, qui vient à la rencontre de la Croix monumentale de La-Baume-de-Transit (Drôme). — © Irma Cordemanu, 2018.

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8/54. Vendredi 1er décembre 2017
Vayichla'h / וישלח: Et il envoya.

Rembrandt: Jacob combattant avec l'Ange, 1659.
Genèse 32, 4 - 36, 43: Devant la menace d'Esaü, Jacob s'enfuit avec sa famille et ses biens. Il reste seul du côté de Yabbok et combat contre l'ange. Il devient Israël. Réconciliation avec Esaü. Pour vaincre les Sichémites et se venger du viol de Dinah, Siméon et Levi les font se circoncire, ce dont Jacob est furieux. Mort de Rachel inhumée près de Bethléem. Mort d'Isaac enseveli à Hébron. Lignée d'Essai.

«Jacob étant resté seul, un homme lutta [ou "s'enlaça", c'est le même mot en hébreu] avec lui, jusqu'au lever de l'aube. Voyant qu'il ne pouvait le vaincre, il lui pressa la cuisse; et la cuisse de Jacob se luxa tandis qu'il luttait avec lui. Il dit: "Laisse-moi partir, car l'aube est venue." II répondit: "Je ne te laisserai point, que tu ne m'aies béni." Il lui dit alors: "Quel est ton nom?" II répondit: "Jacob." Il reprit: "Jacob ne sera plus désormais ton nom, mais bien Israël; car tu as jouté contre des puissances célestes et humaines et tu es resté fort." Jacob l'interrogea en disant: "Apprends-moi, je te prie, ton nom." II répondit: "Pourquoi t'enquérir de mon nom?" Et il le bénit alors. Jacob appela ce lieu Penïel "parce que j'ai vu un être divin face à face et que ma vie est restée sauve"».

«Bizarre légende» selon Baudelaire. Un homme, rusé au point de voler à son frère Ésaü le droit d'aînesse puis la bénédiction paternelle en se faisant passer pour lui, se bat contre une puissance divine qui ne le vainc pas et le bénit au contraire en le nommant Israël. Tout au plus en restera-t-il boiteux. Et c'est seulement après avoir affronté Dieu sans être vaincu qu'il fait enfin la paix avec Esaü. La leçon est singulière: l'homme le plus astucieux ne peut enfin reconnaître l'autre, fût-il son frère jumeau, que si, sans jamais s'y soumettre, il affronte sa vérité intime supérieure et la traverse dans la nuit, au risque de la blessure. Alors seulement il sera en mesure de traverser son propre gué et rencontrer enfin son semblable et son prochain.— © Irma Cordemanu, 2018.

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9/54. Vendredi 8 décembre 2017
Vayéchev / וישב: Et il s'installa.

Gustave Doré: Joseph vendu par ses frères, 1866.
Genèse 37, 1 - 40, 23: Joseph, fils préféré de Jacob, rapporte à son père les mauvaises paroles de ses frères. Dans ses visions, ils se prosternent devant lui. Ses frères le vendent aux Ismaélites qui l'emmènent en Égypte, où il est acquis par Putiphar, chef des gardes du Pharaon. Il devient bientôt intendant de toutes ses propriétés. Comme il se refuse à la femme de Putiphar, elle l'accuse de viol. En prison il déchiffre les rêves de l'échanson du Pharaon (prémonitoire de sa réhabilitation) et du panetier (prémonitoires de sa pendaison). Mais l'échanson ingrat oublie Joseph en prison.

Premier épisode de la vie de Joseph sur les quatre qui cloront la Genèse, ils y occupent autant de place que celle d'Abraham. Cette longue histoire autonome contient tous les éléments du conte: le frère cadet vendu par ses douze frères, la tunique plongée dans le sang et ramenée au père pour lui faire croire que son fils préféré a été dévoré par une bête féroce, le serviteur devenu peu à peu maître, d'abord du chef des gardes, puis du Pharaon lui-même, devenant ainsi le roi des rois. Molesté par les siens, jeté au fond d'une citerne, vendu pour quelques deniers, dépouillé de sa tunique couverte de sang, il porte le nom du père du Christ, un autre roi des rois: royaume où notre intime infini prend toute sa place dans celui de notre terre. — © Irma Cordemanu, 2018.

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10/54. Vendredi 15 décembre 2017
Miketz / מקץ: Au terme de.

Lorenzo Ghiberti: La coupe d'argent, Baptistère de Florence.
Porte du Paradis (détail).
Genèse 41, 1 - 44, 17: Pharaon libère Joseph lors de l'interprétation de ses songes (vaches et blés) et le «met à la tête de tout le pays d'Égypte». Sauf Benjamin demeuré près de Jacob, les dix frères se rendent en Égypte acheter du grain durant les années de famine. Joseph les reconnaît et les accuse d'espionnage, retient Siméon en otage, en faisant mine de ne croire à leurs dires que s'ils reviennent avec Benjamin. Un repas de fête les attend, puis Joseph ne se révèle pas et cache une coupe d'argent dans le sac de Benjamin. Joseph arrête ses dix frères pour vol puis les libère, sauf Benjamin qu’il retient en esclavage.

• «Ruben leur répondit: "Ne vous ai-je pas dit alors: 'Ne vous rendez pas coupables envers cet enfant!' Vous ne m’avez pas écouté. Et voilà que son sang nous est aussi réclamé". Ils ne savaient pas que Joseph les comprenait, car un interprète se trouvait entre eux. Joseph se détourna d’eux et pleura», Genèse 42, 22-24.
• «Pilate, voyant qu'il ne gagnait rien, mais que le tumulte augmentait, prit de l'eau, se lava les mains en présence de la foule, et dit: "Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde"», Matthieu 27, 24-25.

Lorsque le mal est fait, se repentir ne vaut guère mieux que s'en laver les mains. Pour réparer le lien avec l'autre, fût-il son frère méconnaissable, il est nécessaire et laborieux de parcourir à nouveau tout le chemin des apparences et construire le présent langage commun. — © Irma Cordemanu, 2018.

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11/54. Vendredi 22 décembre 2017
Vayigach ויגש / Alors il s'approcha.


Salomon de Bray (1597–1664).
Joseph reçoit son père et ses frères en Égypte.

Genèse 44, 18 - 47, 27: Juda propose à Joseph de se substituer à Benjamin en esclavage. Ému, Joseph révèle son identité. Il réconforte ses frères honteux. Jacob et sa famille viennent en Égypte retrouver Joseph 22 ans après. Joseph continue d'administrer l'Égypte. Pharaon installe Jacob et sa famille dans la région fertile de Goshen.


«Joseph ne put se contenir en présence de tous ceux qui se tenaient devant lui, et s’écria: "Faites sortir tout le monde de ma présence!". Et nul ne fut présent lorsque Joseph se fit connaître à ses frères. Sa voix retentit de pleurs, les Égyptiens l’entendirent».

Des intérêts du moment nous amènent à plonger notre Joseph intérieur au fond d'un puits. Et si cela ne suffit pas pour être sourds, nous pouvons l'abandonner à d'autres mains pour quelques deniers. Si long que soit le temps, le temps rend la parole à Joseph intérieur, qui nous rappelle qui il était. Et ce faisant, c'est lui qui pleure. — © Irma Cordemanu, 2018.

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12/54. Vendredi 29 décembre 2017
 Vayé'hi ויחי / et il vécut.

Linceul de femme dite «dame à la croix ansée»,
IVe siècle AC. Musée du Louvre.
Genèse 47, 28 - 50, 26: En Égypte, âgé de 147 ans, Jacob demande à Joseph de l'enterrer en terre sainte, bénit les fils de Joseph, en commençant par le cadet Éphraïm; puis les siens propres à qui il distribue les rôles dans sa tribu. Un immense convoi funéraire l'accompagne jusqu'à la grotte de Makhlepa à Hébron. Joseph meurt à son tour à 110 ans, après avoir ordonné que ses ossements soient sortis d'Égypte (ce qui n'adviendra que plus tard) et transmis son testament: Dieu se souviendra de vous et vous fera sortir de ce pays vers celui qu'il a promis.

«Joseph monta pour ensevelir son père. Il fut accompagné par tous les officiers de Pharaon, les anciens du palais et tous les anciens du pays d’Égypte, par toute la maison de Joseph, par ses frères et par la maison de son père. Il y eut à sa suite et des chars et des cavaliers; un très important convoi. Les habitants du pays, les Cananéens, virent ce deuil de l’Aire-de-la-Ronce et dirent: «C’est un deuil considérable pour l’Égypte». C’est pourquoi on nomma Deuil-de-l’Égypte ce lieu situé de l’autre côté du Jourdain».

Ainsi jusqu'à la fin, Joseph assura la prospérité du royaume d'Égypte, dans la gratitude sans partage de tous les puissants. Pourtant, il faudra quitter bientôt ce confort et ce luxe pour se mettre en chemin de misère vers la terre de la grande promesse. Égypte si je t'oublie, inventait si bien ce matin Sara Oudin. Là encore auront œuvré les hasards de la parapha de la semaine. — © Irma Cordemanu, 2018.

Avec cette paracha se termine la lecture du livre de la Genèse.

mardi 26 décembre 2017

Maria Tănase (1916-1963).


«Quand ta voix me porte tes mots, je peux sculpter pour chacun de nos chants un Oiseau Maître! Entends-tu, ma fille, me comprends-tu? Tu vois Maria, j’ai couru le monde, la terre entière connaît mes œuvres, mais quand nos chants s’élèvent, j’ai le mal du pays, le tien comme le mien, de mon village, des eaux gémissantes du Jiu... Entends-tu, me comprends-tu?» — Constantin Brâncuși.

Nous sommes en 1938, la chanteuse Maria Tănase vient de rencontrer Constantin Brâncuși, de trente-sept ans son aîné, à l'exposition d'arts populaires de Paris organisée par le sociologue-ethnologue Dimitrie Gusti. Artiste consacrée, Maria Tănase y représente la chanson traditionnelle roumaine. Coup de foudre, le sculpteur lui propose de visiter son atelier, le couple n'en sortira que deux jours après, oublieux même des représentations qu’elle devait honorer. 

Suzana Doicescu, Brâncuși et Maria Tănase. 
Troisième enfant d’une famille pauvre, Maria Tănase est née 25 ans plus tôt, en septembre 1913, à Caramidari, faubourg de Bucarest. Très vite elle développe le goût de la scène, et dès huit ans s’initie au chant dans les spectacles de son école; à la fin du primaire elle doit hélas interrompre sa scolarité pour travailler avec ses parents fleuristes. 

Mais Maria sera chanteuse et en 1930 elle se produit déjà dans quelques cabarets; c'est à cette époque qu'elle rencontre le metteur en scène Sandu Eliad, directeur du théâtre yiddish Baraşeum — toujours en activité à ce jour —, qui la prend sous son aile et l'introduit dans le monde artistique de Bucarest. Elle commence à chanter dans des revues musicales, enregistre ses premiers disques et entre au Conservatoire royal de musique en 1935. 

Sandu Eliad la présente au musicologue Harry Brauner (frère du peintre surréaliste Victor Brauner). Celui-ci, séduit par son tempérament, révèle sa personnalité musicale et devient son pygmalion. Osons le dire, grâce à lui elle trouve sa voie. Sa carrière prend un véritable essor en février 1938 lors de l’émission Oră Village sur Radio-Bucarest, où elle interprète quatre chansons plébiscitées par les auditeurs. La jeune artiste participe alors à divers programmes radiophoniques et poursuit ses récitals dans les restaurants et cabarets. Elle cultive un répertoire traditionnel qui la mène à l'exposition d'arts populaires de Paris puis, nous le savons, dans les bras de Constantin Brâncuși.
Maria Tănase, exposition
universelle de New York 1939.
L’année suivante, accompagnée du sculpteur, Maria Tănase se produit au pavillon roumain de l’exposition universelle de New York devant le président Roosevelt et un parterre de célébrités dont Yehudi Menuhin, George Enescu, André Gide — une prestation de «variété» qui irrite Brâncuși. Jugeant que son répertoire manque d’ambition, il tente de la ramener à un registre roumain authentique, vers des scènes plus prestigieuses que les cabarets où elle aime se produire. La relation du couple se délite, Maria se sépare de l’homme qui demeurera le grand amour de sa vie.

Peu de temps après son retour à Bucarest, en septembre 1940, la Garde de Fer entre au gouvernement, impose des lois discriminatoires et prend le contrôle du monde de la culture et des médias. Ses chansons sont censurées et ses disques détruits, elle est contrainte de se retirer sur les lieux de son enfance à Caramidari. Cependant elle peut compter sur le soutien d’un de ses grands admirateurs, Eugen Cristescu, chef du Serviciul Special de Informaţii (Service spécial d'informations). Celui-ci exploite sa notoriété et ses tournées à l’étranger, pour établir des contacts avec les services secrets anglais et américains. En 1941, au retour d’une tournée en Turquie, alors que la Roumanie combat aux côtés des Allemands, elle est arrêtée, accusée d’être un agent britannique, et devra son salut à Eugen Cristescu. Jusqu’à la fin de la guerre elle apporte son soutien aux soldats en allant chanter sur le front et dans les hôpitaux.

En 1945, après l’instauration du régime communiste contrôlé par l’URSS, le même Eugen Cristescu intervient en faveur de la chanteuse, cette fois-ci soupçonnée d’espionnage à la solde des Allemands. En conformant son répertoire à l’idéologie du pouvoir, elle peut reprendre ses tournées et ses enregistrements. Elle délaisse les récitals dans les cabarets pour se consacrer à l’opérette et apparaît dans quelques pièces de théâtre et films mineurs. En décembre 1950 elle épouse l’avocat Clery Sachelarie dont elle regrettera toujours de ne pas avoir eu d'enfant. Entre 1953 et 1961 elle enregistre pas moins de vingt-quatre albums dont quatre en français, reçoit le prix de l’État (1955) et le titre d’Artiste émérite (1957). 

Constantin Brâncuși meurt le 16 mars 1957. Très affectée par sa disparition, elle s’installe un moment à Târgu Jiu, où est érigé l’Ensemble sculptural de l’artiste. Elle ambitionne d’y fonder une école de musique consacrée au folklore roumain, mais ne mènera pas son projet à terme. 

Tourmentée depuis toujours par l’absence d’enfant, elle adopte Minodora Nemeş, une jeune chanteuse de la région du Banat, alors âgée de dix-sept ans. Trois ans plus tard, au printemps 1963 en tournée à Hunedoara, elle s’effondre sur scène; transportée à l’hôpital, on lui diagnostique un cancer du poumon. Malgré tout elle poursuit les représentations pendant deux semaines, mais à bout de forces, elle est rapatriée et hospitalisée à Bucarest. La maladie fulgurante l’emporte le 22 juin 1963. Une journée de deuil national est décrétée. L’icône de tout un peuple est pleurée par des centaines de milliers de Roumains le jour de ses obsèques. Maria Tănase, «l’oiseau-lyre», souvent comparée à Édith Piaf, incarne l’âme de la Roumanie et demeure aujourd’hui encore une des plus grandes voix populaires du XXe siècle. — © Irma Cordemanu, 2017.


25 juin 1963, funérailles nationales de Maria Tănase.

mercredi 20 décembre 2017

20 décembre: Le cochon de la saint-Ignace.


     Le 20 décembre, le porc est sacrifié dans la cour de chaque maison rurale roumaine en l’honneur de saint Ignace d'Antioche. Amené sur une charrette, le cochon est égorgé avec un rituel destiné à exprimer toute la gratitude pour la nourriture qu’il fournit l'année durant, et pour assurer à son âme l’accès au paradis. Ainsi brûle-t-on de l’encens près de son groin et, groin en avant, fait-on entrer ensuite sa tête dans la maison, afin que l'an prochain apporte réussite et bon cochon. Un ragoût spécifique, le pomana porcului, est offert aux participants de cet événement.

     Selon l’ethnologue Serban Anghelescu: «Le cochon a un statut ambigu. Il est un des guides des âmes des défunts vers l’au-delà. Dans le nord-est de la Roumanie, dans la Bucovine du XIXe siècle, les gens croyaient que le cochon éclaircissait le chemin vers le Paradis, parce que ses poils pouvaient briller comme l’or ou se transformer en cierges. L’ambivalence, elle est là: de son vivant, le cochon ne jouit pas vraiment d’une tonne de respect. On dit, par exemple, qu’on mange comme un porc, qu’on est sale comme un porc, qu’untel a une tête de porc. On compte beaucoup sur le porc pour balancer des gros mots à quelqu’un. Par contre, une fois sacrifié, le cochon change radicalement de statut et devient un des instruments de la divinité. Vous voyez donc, le cochon est loin d’être le personnage falot bon à manger de la culture traditionnelle».

     La tuerie est menée par un boucher, souvent tzigane. C’est d’ailleurs l’occasion de faire de cette fête, appelée aussi «Noël des Tziganes», une célébration par compensation de cette communauté généralement en proie aux préjugés défavorables. Puis, selon des rôles assignés, hommes et femmes préparent saucisses, sarmalecharcuteries, jambons, diverses andouillettes composées de tous les organes internes du porc (caltaboș) ou enrichis de viande, d’oreilles, langue et couennes permettant la confection d’aspics en gelée (tobă). Les pieds, oreilles et tête de porc sont cuisinés aussi pour  les răcituri, les piftie. Ou encore les şorici, rouleaux de couenne grillée.

     Au dessert, le vin chaud accompagne le cozonac, brioche traditionnelle très similaire au panettone italien et les colaci, petites brioches formées en tresses, cercles, croix ou oiseaux.

     Mais l’essentiel — lard, jambons, viandes diverses sur des découpes par quartiers plus sommaires que celles que nous connaissons en France — est conservé par fumage, salaison ou confit pour enrichir essentiellement les plats à base de pommes de terre, choux ou haricots secs.