jeudi 26 janvier 2017

Le décret 770/1966.




     En 1946, après la guerre et la première phase, nataliste comme partout en Europe, organisée par le premier gouvernement communiste Petru Groza (imposé de force par les Soviétiques afin de mener la nation roumaine sur la calea glorioasă a socialismului / la voie glorieuse du socialisme), l'interruption volontaire de grossesse est légalisée en 1957. De fait, dans l'état de l'information des femmes et des services de santé, elle est leur seule méthode contraceptive. Durant cette période et jusqu'en 1965, le rapport était de quatre IVG pour une naissance, alors le taux le plus élevé du monde.

      Sans aucun débat médiatique préalable, le décret 770/1966 pris par Nicolae Ceaușescu — Conducător, "Génie des Carpates" et "Danube de la pensée" de 1965 à 1989 — interdisant l’avortement à toute femme de moins de quarante-cinq ans, sauf si elle a déjà accouché d’au moins quatre enfants, est signé le 29 septembre 1966 et appliqué le surlendemain, le 2 octobre. Il change radicalement et en un jour la vie des femmes roumaines: interdiction de la pilule et du stérilet, constitution de commissions de justice, fichages, dossiers médico-judiciaires, surveillance serrée des grossesses, examens gynécologiques comme préalable à tous soins médicaux, suivis effectués sur les lieux de travail, cadres recevant des primes en fonction de la fécondité de leurs ouvrières, refus de soins aux femmes blessées pendant les avortements tant qu'elles n'auront pas dénoncé leurs complices, surveillance de la Securitate / police politique, lourdes peines d'emprisonnement pour les contrevenantes et pour leurs soutiens.

     Un million d'enfants dits decretei (enfants-décret) naissent dans les premières années mais bientôt la résistance clandestine des femmes s'organise massivement, avec une montée de plus en plus importante des avortements d'apparence spontanée (et poursuites, condamnations, emprisonnements s'ils sont démasqués) et, dès 1968, la fertilité diminue de nouveau tandis que triple le taux de mortalité maternelle.

     Onze mille femmes mourront ainsi durant la période d'application du décret. Dans le même temps, une politique eugénique secrète fut utilisée contre les enfants handicapés et orphelins placés dans des mouroirs comme celui de Cighid, découvert en 1990, trois mois après la chute de la dictature.

     L'abrogation de ce décret le 26 décembre 1989 est l'un des premiers actes politiques de la révolution roumaine datée par convention du 22 décembre.

     Dans les années 1980, circula sous forme de samizdat et de chanson ce poème évidemment interdit d'Ana Blandiana:

Cruciada copiilor

Un întreg popor
Nenăscut încă
Dar condamnat la naştere, 
Foetus lângă foetus, 
Un întreg popor
Care n-aude, nu vede, nu înţelege, 
Dar înaintează
Prin trupuri zvârcolite de femei, 
Prin sânge de mame
Neîntrebate.

          Je vous le traduis:

Croisade des enfants

Un peuple entier

Pas encore né

Mais condamné à être né

Fœtus contre fœtus,

Un peuple entier

Qui n'entend pas, ne voit pas et ne comprend pas,

Mais qui avance

À travers les corps tordus des femmes,

À travers le sang des mères
À qui on ne demande pas leur avis.

     Dans son discours présentant devant l'Assemblée nationale houleuse, violente et injurieuse, son projet de loi sur l'interruption volontaire de grossesse, le 26 novembre 1974, Simone Veil (1927-2017) commente ainsi le décret 770/1966:

     «Les observations faites dans de nombreux pays étrangers par les démographes ne permettent pas d’affirmer qu’il existe une corrélation démontrée entre une modification de la législation de l’avortement et l’évolution des taux de natalité et surtout de fécondité. Il est vrai que l’exemple de la Roumanie semble démentir cette constatation, puisque la décision prise par le gouvernement de ce pays, à la fin de l’année 1966, de revenir sur des dispositions non répressives adoptées dix ans plus tôt a été suivie d’une forte explosion de natalité. Cependant, ce qu’on omet de dire, c’est qu’une baisse non moins spectaculaire s’est produite ensuite et il est essentiel de remarquer que dans ce pays, où n’existait aucune forme de contraception moderne, l’avortement a été le mode principal de limitation des naissances.

     L’intervention brutale d’une législation restrictive explique bien dans ce contexte un phénomène qui est demeuré exceptionnel et passager».

     Ces temps insupportables sont le sujet du film de Cristian Mungiu sorti en 2007 et palme d'or au 60e festival de Cannes, Patru luni, trei săptămâni și două zile / Quatre mois, trois semaines et deux jours— © Irma Cordemanu, 2017.