dimanche 21 janvier 2018

Églises mobiles de Roumanie: Eugeniu Iordăchescu.

Photographie: Anton Roland Laub.
  Il était une fois un pays gouverné par un couple de tyrans, Nicolae et Elena Ceaușescu. Lors d'un voyage en lointaine Asie, en Corée du nord, ils furent impressionnés par les réalisations de l'homologue de Pyongyang au point de décider de raser le centre de Bucarest pour faire place au quartier gouvernemental. Afin d'être définitivement sûr que le quartier soit traversé par la plus large des avenues, boulevard de la Victoire du Socialisme, le Conducător fit ouvrir une brèche de quatre-vingt-dix mètres de large. Trente mille résidents expulsés de leurs maisons, tout le quartier historique, environ neuf mille maisons, des églises, des synagogues et d'autres bâtiments démolis, un cinquième de la capitale fut rasé, aujourd'hui dominé par le Palais du Peuple, deuxième plus grand bâtiment administratif du monde après le Pentagone.
  Séduit par une petite église orthodoxe, Schitul Maicilor / l'Ermitage de sœurs, érigée en 1726, un ingénieur  au centre d'ingénierie et de design du Project Institute à Bucarest, Eugeniu Iordăchescu, est résolu à la sauver. Comment faire? se demandait-il à une terrasse de café, lorsqu'il vit le serveur porter des verres sur un plateau sans rien renverser:  «J'ai vu que le secret des verres qui ne tombaient pas était le plateau, alors j'ai commencé à essayer d'appliquer un plateau au bâtiment». Il imagina de détacher l'église de ses fondations, la poser sur un plateau en béton armé et la soulever à l'aide de vérins hydrauliques et de poulies industrielles pour la transporter sur des rails.

Schitul Maicilor / L'Ermitage féminin en mouvement.
Photographies d'Eugeniu Iordăchescu, juin 1982.
  Malheureusement pour l'incrédule tyran qui, certain que l'église ne résisterait pas à la manœuvre,  avait donné son accord verbal, après cinq mois de préparatifs, les sept cent quarante-cinq tonnes de l'église et ses belles peintures extérieures parcoururent en juin 1982  deux cent quarante cinq mètres à moins de trois mètres par heure, pour finir coincée derrière le lourd siège du Service de renseignements (SRI, successeur de la redoutable Securitate).
  Neuf autres lieux de culte, dont sept à Bucarest, furent ainsi déménagés et occultés aussitôt par de nouvelles masses de béton. Érigée en 1594 par le prince Michel le Brave, l'église Mihai Voda du XVIe siècle et sa tour autonome (réalignée sur l'église au passage) parcoururent en tandem deux cent quatre-vingt neuf mètres, avec une descente de six mètres. Question poids, le record est détenu par  le monastère d'Antim (ou Palais synodal), dont les neuf mille tonnes, sous-sol compris, furent déplacées de vingt-quatre mètres et pivotées de treize degrés.

L'église Mihai Voda / Michel le Brave, et sa tour, en mouvement,
photographie d'Eugeniu Iordăchescu.
À Bucarest et dans d'autres villes, Iordăchescu a fait déplacer un hôpital, une banque, des immeubles entiers avec leurs occupants et leurs conduites de gaz et d'eau.

PS. Dans un contexte démocratique, une opération semblable fut menée en 1954 sur le Vieux-Port à Marseille, où l'Hôtel de Cabre fut déplacé d'un bloc et tourné de quatre-vingt-dix degrés. Rien ne dit qu'Eugeniu Iordăchescu fût instruit de ce précédent.

vendredi 19 janvier 2018

Parachas 13/23 : L'Exode.

Vers les précédentes parachas: Genèse.

13/54. Vendredi 5 janvier 2018
Chemot שמות / Noms.

Sébastien Bourdon
Moïse sauvé des eaux, vers 1650.

Genèse 1, 1 - 6, 8: Les Hébreux sont réduits en esclavage. Les nouveaux-nés mâles sont jetés dans le Nil. Par une intervention massive des femmes dans l'histoire du monde, entourée de ses compagnes la fille de Pharaon recueille l'un d'eux, placé sur un panier flottant. Elle l'élève comme son fils sous le nom de Moïse. Après avoir tué un Égyptien qui battait un Hébreu, il est forcé de s'enfuir à Midian. Il y épouse Tsipporah et devient berger des troupeaux de Jéthro, son beau-père. Dieu apparaît à Moïse dans un buisson ardent au pied du Sinaï. Il lui ordonne d'enjoindre Pharaon de laisser partir son peuple en lui prouvant par divers prodiges qu'il parle en Son Nom. Pharaon refuse et redouble sa persécution. Moïse proteste devant Dieu d'avoir fait du mal à ce peuple. Dieu lui promet la proche délivrance.

Lorsque Pharaon ordonna à deux sages-femmes (encore des femmes) de tuer tous les mâles, respectueuses de toute vie elles dirent: «Les femmes des Hébreux ne sont pas semblables aux Égyptiennes: car elles sont habiles; avant même que la sage-femme n’arrive auprès d’elle, elles ont déjà mis au monde». Mentaient-elles pour sauver elles aussi leur vie et refuser ainsi ce premier massacre des Innocents? Ou alors, ouvrant de ce fait la voie au premier maître, prédirent-elles comment, mille ans plus tard, une autre femme, Marie, donna vie à son garçon Jésus, en dépit là aussi des recensements et des massacres d'État?

Leur parole d'hommes, celles de Moïse et de Jésus, s'élèvera du fond de la plus grande faiblesse. Moïse fut fait bègue: «De grâce, Seigneur, je ne suis pas un homme de paroles, j’ai la bouche lourde et la langue embarrassée. De grâce, Seigneur, envoie donc quelqu’un d’autre». — © Irma Cordemanu, 2018.

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14/54. Vendredi 12 janvier 2018
Va'era ואר / Et J'apparus.

Bartholomeus Breenbergh
Moïse et Aaron changeant l'eau du Nil en sang, 1631.
Exode 6:2–9:35: les quatre expressions de la délivrance: sortir les Hébreux d'Égypte, les délivrer de la servitude, les rédimer et en faire son peuple élu au Sinaï. Moïse et Aaron demandent à plusieurs reprises au Pharaon de laisser partir son peuple. Pharaon refuse. L'Égypte est alors accablée de sept plaies. Rien n'y fait.


«L'Éternel dit: "Quant à Moi J’endurcirai le cœur de Pharaon et Je multiplierai Mes signes et Mes merveilles dans le pays d’Égypte. Et Pharaon ne vous écoutera pas et Je porterai Ma main sur l’Égypte". (...) Pharaon dit: "Je vais vous envoyer et vous sacrifierez pour l’Éternel votre Dieu dans le désert, seulement ne vous éloignez pas trop; implorez pour moi".»



Pharaon n'a-t-il été que le jouet d'un plan supérieur? Ou bien, lorsque ses magiciens eux-mêmes rendirent les armes devant les fléaux et lui certifièrent l'impuissance de leurs dieux, Pharaon, convaincu en fait de la force du Dieu de ses esclaves s'entêta dans sa propre impiété. À tout instant, il était en réalité en mesure d'exercer son libre arbitre et sa responsabilité. Devant l'injustice, invoquer la supposée volonté de Dieu est un crime.— © Irma Cordemanu, 2018.

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15/54. Vendredi 19 janvier 2018
Bo בא / Va. 

«En signe sur ton bras et en ornement entre tes yeux», Exode 13, 16.
Exode 10, 1–13, 16. Les trois dernières plaies sur l'Égypte. Établissement du calendrier lunaire. La mort des premiers-nés brise Pharaon. Après 430 ans passés en Égypte, c'est l'Exode: les enfants d'Israël quittent en toute hâte l'Égypte sans laisser au pain le temps de lever. Il en sort la consécration du premier-né, la prescription annuelle de la galette azyme, l'ordonnance du repas de Pessah, et le port quotidien sur les bras et la tête des phylactères (dits Tefilines, image ci-dessus): «en signe sur ton bras et en ornement entre tes yeux».

«Égypte, si je t'oublie». En effet, les pères enseignent à leurs enfants de n'oublier jamais que, si l'Égypte fut terre de servitude, elle fut d'abord le pays hospitalier à Joseph (qui en devint son gouverneur) et à ses descendants.

Le français traduit le mot Pessah par "la Pâque". La sortie d'Égypte se fit au printemps, pour devenir premier jour du nouveau calendrier lunaire: mars était le premier mois à l'époque romaine et jusqu'en 1622, dans les pays chrétiens, l'année débutait le jour de Pâques.
Porteur de nombreux autres sens, Pessah veut dire "Passage" ce que l'anglais Passover a conservé, pour insister sur le "saut" d'une saison à l'autre, de la nuit à la lumière, de la mort à la vie: ainsi sauta Dieu au-dessus des maisons juives pour tuer les premiers-nés de l'Égypte, dixième plaie — et nombreuses aujourd'hui sont les danses populaires du printemps, en Roumanie comme ailleurs, où on saute sur un pied ou d'un pied sur l'autre.
Le mot désigne aussi l'agneau pascal (saute-mouton?) qui doit être rôti au feu et mangé «les reins ceints, vos chaussures aux pieds, vos bâtons à la main et vous le mangerez à la hâte. C’est l’offrande de la Pâque pour l’Éternel».
Enfin le mot veut dire "la bouche qui raconte". Et, chaque année, au soir de la Pâque, les pères lisent aux enfants la sortie d'Égypte, comme pour leur dire que la réalité ne prend forme que par le récit que la bouche en fait.

Mais tous les sens nous apprennent la même chose: à côté d'un exode mythique et légendaire à la Cecil B. de Mille, il s'agit pour chacun chacune de sortir chaque jour de sa propre Égypte. Égypte, si je t'oublie.— © Irma Cordemanu, 2018.

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dimanche 14 janvier 2018

14 janvier: La noce de Cana.

Giotto: La noce de Cana.
14 janvier: Solennité de la noce de Cana. — Dans ce récit qui ne se trouve que chez Jean (2,1-11), chaque mot compte.

Le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples. Le vin venant à manquer, la mère de Jésus lui dit: «Ils n’ont pas de vin». Jésus lui dit: «Que me veux-tu, femme? Mon heure n’est pas encore venue». Sa mère dit aux serviteurs: «Faites ce qu’il vous dira». Or il y avait là six jarres de pierre, pour les purifications des Juifs, contenant chacune deux ou trois mesures. Jésus dit aux serviteurs: «Remplissez d’eau ces jarres». Ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit: «Puisez maintenant et portez-en au maître d’hôtel». Ils lui en portèrent. Quand le maître d’hôtel eut goûté l’eau devenue du vin — il en ignorait la provenance, mais les serveurs la savaient, eux qui avait puisé l’eau — il appelle le marié et lui dit: «Tout le monde sert d’abord le bon vin et, quand les gens sont ivres, alors le moins bon; toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent». Tel fut le commencement des signes de Jésus; c’était à Cana de Galilée.

Pour se substituer à l'époux négligent, Jésus transforme l'eau en vin. Lors de la dernière cène, il changera le vin en son sang. Du flanc droit de son corps crucifié, la lance fera jaillir l'eau et le sang. Si par le vin/sang, il appartient à la divinité, à ce moment d'ultime souffrance terrestre, l'eau — principe vital par excellence — est le signe de sa profonde humanité, celle du cri du désespoir: «Mon père pourquoi m'as-tu abandonné?».
Par ailleurs, cette idée n'est pas de lui («Que me veux-tu, femme?»), mais de Marie, toujours présente pour inciter son fils à la miséricorde, cet au-delà de la justice.
Enfin, cette première manifestation publique de Jésus (le troisième jour, chapitre 2 de l'évangile: «Tel fut le commencement des signes de Jésus; c’était à Cana de Galilée», mais aussi les trois jours entre passion et résurrection) se fait lors d'une noce. Sainte ma noce avec mon époux, avec l'assemblée des fidèles, avec les pierres, les plantes et les arbres, les fleurs et les fruits, les animaux des mers des airs, des terres, les hommes et les femmes des côtes, des plaines, des plateaux et des montagnes. — © Irma Cordemanu, 2018.

samedi 30 décembre 2017

Parachas 1-12 / 54: Genèse.

 Adam et Ève
église de Abreha et Atsbeha, Éthiopie.
Dans la continuation de la Fête de l'hospitalité, mes hôtes ont commencé le cycle annuel du Pentateuque, en ce jour qu'ils appellent Simhat Torah / Joie de la Torah. Pour la première fois j'y participerai samedi avec des amis juifs. Mais c'est mon bonheur ancien, constant et à portée de tous de lire, chaque semaine un an durant, une des cinquante-quatre portions (dite paracha) de ces cinq livres de parole, de sens et de vérité. Et d'émerveillement d'autrui. Égrenons-les ensemble et avec eux cette année? Et qu'ils en accueillent mes lectures chrétiennes.

1/54. Vendredi 13 octobre 2017
Béréchit / בראשית : au commencement de.

Genèse 1, 1 - 6, 8: Commencement, les sept jours et le chabbat, le Jardin d'Éden, l'homme dans le Jardin, la séduction du serpent, la punition des pécheurs, les chassés d'Éden, Caïn et Abel, les descendants de Caïn, la généalogie de l'humanité, les dix générations jusqu'à Noé, le prélude au Déluge.

Mais c'est mon bonheur ancien, constant et à portée de tous de lire, chaque semaine un an durant, une des cinquante-quatre portions (dite paracha) de ces cinq livres de parole, de sens et de vérité. Et d'émerveillement d'autrui. Égrenons-les ensemble et avec eux cette année? Et qu'ils en accueillent mes lectures chrétiennes. — © Irma Cordemanu, 2018.

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Pieter Bruegel l'Ancien: La tour de Babel, 1563.

2/54. Vendredi 20 octobre 2017
Noa'h / נֹחַ : Noé.

L'Arche de Noé et la Nef de l'Église
cloître du Charnier
église de Saint-Étienne-du-Mont
Paris, premier tiers du XVIIe siècle.
Genèse 6,9 - 11, 32: Noé, L'arche, descendance de Noé à Abraham, La tour de Babel, départ 
d'Abraham vers Canaan.

Advienne un déluge, je saurai encore quoi faire: construire un bateau pour m'y embarquer avec ma famille et tous les animaux de la terre, et attendre les beaux jours. Tchernobyl, Fukushima, changement climatique, me voilà démunie. Urgence immédiate de réparer le monde dans ma mesure: planter une vigne et aimer Babel. «Ils sont tous remplis du souffle sacré. Ils commencent à parler en d'autres langues, selon ce que le souffle leur donne d'énoncer». Actes des Apôtres 2, 4. — © Irma Cordemanu, 2018.

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3/54. Vendredi 27 octobre 2017
Lekh Lekha / לך לך : Va vers toi!

Le Rire, huile sur bois du XVe siècle, anonyme.
Genèse 12, 1 - 17, 27: Le voyage d'Abraham, Sarah et le Pharaon, Lot déménage à Sodome, la Terre Promise est promise, "l'Alliance Entre les Morceaux", Hagar et Ichmaël, la circoncision d'Abraham.

Du rire. Du centenaire Abram et de la nonagénaire Sarah: «Mais Sarah, ta femme, enfante pour toi un fils. Crie son nom: Is'hac - "Il rira"». Et dans Luc 6, 20: «En marche, les pleureurs de maintenant, Oui, vous rirez!».

Dans Le nom de la rose d'Umberto Eco, le franciscain Guillaume de Baskerville dit: «Ils ont été légion, ceux qui se sont demandé si Christ a jamais ri. La chose ne m'intéresse pas beaucoup. Je crois qu'il n'a jamais ri, parce que, omniscient comme devait l'être le fils de Dieu, il savait ce que nous ferions nous, les chrétiens».

Voilà peut-être pourquoi on parle toujours d'humour juif et jamais d'humour chrétien. — © Irma Cordemanu, 2018.

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4/54. Vendredi 3 novembre 2017
Vayéra / וירא : Et Il apparut.

Genèse 18, 1 - 22, 24: L'annonce de la naissance d'Isaac. Abraham plaide pour Sodome et Gomorrhe. Le sauvetage de Loth. Les filles de Loth. Abraham et Sarah chez les Philistins. La naissance d'Isaac. Le renvoi d'Ismaël. Le serment entre Abraham et Abimelekh. Le sacrifice d'Isaac. La naissance de Rebecca.

• Le Caravage: Le sacrifice d'Isaac, 1603-1604.
Genèse 19, 8/9, «Loth: — Ces hommes-là, ne leur faites rien, d’autant qu’ils sont venus s’abriter sous mon toit. Ils dirent: — En arrière! puis ils dirent: — Cet individu est venu séjourner chez nous et se mettrait à juger? À présent nous te traiterons plus mal qu’eux!»

«La civilisation a franchi un pas décisif et peut-être son pas décisif, le jour où l'étranger, d'ennemi (hostis), est devenu hôte (hospes). (...) Le jour où dans l'étranger on reconnaît l'hôte, ce jour-là, on peut dire qu'il y a eu quelque chose de changé dans le monde», Jean Daniélou, Pour une idéologie de l'hospitalité. Sodome l'abondante a été punie de la faute suprême: renier toute civilisation pour voir dans l'hôte [Loth!] l'ennemi.

Et Genèse 21, 12: «Dieu dit à Abraham: — Quoi que dise Sarah, écoute sa voix». Car elle est la voix d'une femme qui s'est ardemment battue pour donner la vie. — © Irma Cordemanu, 2018.

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Soldats à Hébron.
5/54. Vendredi 10 novembre 2017
'Hayé Sarah / חיי שרה : Les jours de Sarah.

Genèse 23, 1 - 25, 18: les funérailles de Sarah, l'achat de la grotte de Makhpelah. La mission d'Éliézer: Rebecca. Isaac épouse Rebecca. Abraham se remarie avec Hagar, puis meurt. Il est enseveli dans la même grotte par Isaac et Ismaël. La généalogie d'Ismaël.

C'est sur la fracture du monde que, père et mère des trois religions, Abraham et Sarah reposent à Hébron, dans des tombeaux probablement vides comme vides sont tous les sanctuaires.

«Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vie, et qu’il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même?» — Pascal, Pensées. — © Irma Cordemanu, 2018.

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6/54. Vendredi 17 novembre 2017
Toledot / תּוֹלְדֹת : Descendants.

Matthias Stom (XVIIe siècle):
Ésaü vend son droit d'aînesse à Jacob pour un plat de lentilles.

Genèse 25, 19 - 28, 9: Isaac épouse Rebecca. Deux enfants Ésaü et Jacob. Vente du droit d'aînesse. Une famine contraint Isaac à se rendre chez les Philistins. Isaac à Guérar. Ésaü se marie. Contre la décision d'Isaac; vieux et aveugle, de bénir Ésaü, Rebecca lui substitue Jacob. Haine d'Ésaü pour Jacob.

«Rébecca devint enceinte. Comme les enfants s'entrepoussaient dans son sein, elle dit: "Si cela est ainsi, à quoi suis-je destinée!" Le Seigneur lui dit: "Deux nations sont dans ton sein et deux peuples sortiront de tes entrailles; un peuple sera plus puissant que l’autre et l’aîné obéira au plus jeune."»

Pour chaque moment capital, le cadet (Isaac contre Ismaël, Jacob contre Ésaü, Moïse contre Aaron, Joseph et ses frères, etc) et les femmes (Ève, Sarah, Rebecca, Myriam sœur de Moïse, Rahab la prostituée de Jéricho, Ruth qui fonde la lignée du Messie, Marie elle-même enfin) prennent soudain un rôle inattendu. Ainsi par les dominés s'affirme la nécessaire justice à l'horizon des lois imparfaites (droit d'aînesse et autorité du père) et toujours à réformer de l'homme social.

Ne m'étonnerait guère que Jésus fût le cadet, en tous cas certaines histoires le disent et le témoignage de Jean-Baptiste, son cousin aîné: «Il faut qu'il grandisse et que moi, je diminue», sujet comme par hasard du second dimanche d'Avent. À dimanche donc. — © Irma Cordemanu, 2018.

6/54 bis. Dimanche 19 novembre 2017. - 36.
2e dimanche de l'Avent 
Le témoignage de Jean le Baptiste.

• Léonard de Vinci: Jean le Baptiste (1513-1516).
Jean 1, 25-27 / 3, 28-30. «Pourquoi donc baptises-tu, si tu n'es ni le Messie, ni Élie, ni le prophète?». Jean leur répondit: «Moi, je baptise d'eau, mais au milieu de vous se trouve quelqu'un que vous ne connaissez pas. Il vient après moi [...]. Celui qui a la mariée, c'est le marié, mais l'ami du marié, qui se tient là et qui l'entend, éprouve une grande joie à cause de la voix du marié. Ainsi donc, cette joie qui est la mienne est parfaite. Il faut qu'il grandisse et que moi, je diminue».

Cinq jours après l'Annonciation (25 mars), Marie visite sa cousine Élisabeth qui mettra au monde Jean le 24 juin. De six mois l'aîné, Jean baptise pour ouvrir la voie à son cadet. Dans le fil de la paracha 6/54 d'hier (ci-dessus), la variante évangélique de la fonction biblique des cadets et de leurs mères: réparer le monde, abimé par les lois violentes des hommes et des aînés.— © Irma Cordemanu, 2018.

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7/54. Vendredi 24 novembre 2017
Vayétsé / וַיֵּצֵא : Et il sortit.


William Blake: L'échelle de Jacob, aquarelle.
Rubens: La descente de croix.
Genèse 28, 10 - 32, 3: La fuite de Jacob et sa vision au mont Moriah: l'échelle de Jacob. Jacob rencontre Rachel au puits. Il est l'objet d'une tromperie lors de son mariage: Laban substitue Léa à Rachel. Léa enfante quatre fils. Rachel est exaucée à travers Bilhah. Léa a encore trois derniers enfants. Rachel conçoit Joseph. Nouveau contrat avec Laban. Nouvelle tromperie de Laban. Jacob décide de fuir avec ses deux épouses. La ban le poursuit mais est arrêté par Dieu. Confrontation de Jacob et Laban. Laban conclut un pacte avec Jacob, anges et monticule de pierres.

«Jacob rencontra l’endroit et y passa la nuit. Il fit un songe et voici qu’une échelle était dressée depuis la terre et son sommet atteignait le ciel; et voici que des anges de Dieu y montaient et en descendaient. Jacob fut pris de crainte et il dit : "Comme cet endroit est redoutable ! Ce ne peut être que la Maison de Dieu et c’est la porte des cieux". Jacob se leva de bon matin; il prit la pierre qu’il avait placée sous sa tête et l’érigea en monument; et il versa de l’huile sur son sommet: "Cette pierre que j’ai érigée en monument sera la maison de Dieu"».

Car ce n'est pas tout de monter, il faut aussi descendre. Comme le sait la colonne sans fin de Brâncuși, c'est bien la terre qui soutient le ciel.— © Irma Cordemanu, 2018.


7/54 bis. Dimanche 26 novembre 2017. - 29
Troisième dimanche de l'Avent
La Venue du Fils de l'Homme.


© Photographie: Massimo Sestini, 2015.
D'étonnement en étonnement, voilà qu'à nouveau la paracha 7/54 d'hier, ci-dessus (l'échelle de Jacob sur laquelle les anges montent et descendent) vient à la rencontre de ce dimanche de l'Avent, dit de la Venue du Fils de l'Homme.

Jean 1, 51: «Et il lui dit: "En vérité, en vérité, vous verrez désormais le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre sur le Fils de l’homme"». Reprenant la prophétie de Daniel (7, 13) plus de quatre-vingt fois dans les Évangiles et seulement dans sa bouche — sauf Étienne (Actes, 7, 56) qui le prononça une fois avant sa mort —, Jésus préfère étrangement se désigner comme le Fils de l'Homme.

«"sur" le Fils de l'Homme»: ainsi devient-il lui-même l'échelle de Jacob reliant les hommes de la Terre à leur ciel, dans les deux sens. Matthieu (25, 31-36) précise aussi ce même mouvement: «Quand le fils de l'Homme viendra, il dira à ceux de sa droite: «Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'étais malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi».

La condition nécessaire et suffisante pour toucher le ciel n'est pas de le regarder et de l'invoquer sans cesse, mais de pratiquer au quotidien ces six œuvres de la Miséricorde, sur Terre envers son prochain.— © Irma Cordemanu, 2018.


Et toujours en lien avec cette convergence temporelle de la paracha 7 sur l'Échelle de Jacob et le 3e dimanche d'Avent sur la Descente de croix, cette photographie publiée aujourd'hui par la photographe Sylvie Aflalo à gauche, qui vient à la rencontre de la Croix monumentale de La-Baume-de-Transit (Drôme). — © Irma Cordemanu, 2018.

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8/54. Vendredi 1er décembre 2017
Vayichla'h / וישלח: Et il envoya.

Rembrandt: Jacob combattant avec l'Ange, 1659.
Genèse 32, 4 - 36, 43: Devant la menace d'Esaü, Jacob s'enfuit avec sa famille et ses biens. Il reste seul du côté de Yabbok et combat contre l'ange. Il devient Israël. Réconciliation avec Esaü. Pour vaincre les Sichémites et se venger du viol de Dinah, Siméon et Levi les font se circoncire, ce dont Jacob est furieux. Mort de Rachel inhumée près de Bethléem. Mort d'Isaac enseveli à Hébron. Lignée d'Essai.

«Jacob étant resté seul, un homme lutta [ou "s'enlaça", c'est le même mot en hébreu] avec lui, jusqu'au lever de l'aube. Voyant qu'il ne pouvait le vaincre, il lui pressa la cuisse; et la cuisse de Jacob se luxa tandis qu'il luttait avec lui. Il dit: "Laisse-moi partir, car l'aube est venue." II répondit: "Je ne te laisserai point, que tu ne m'aies béni." Il lui dit alors: "Quel est ton nom?" II répondit: "Jacob." Il reprit: "Jacob ne sera plus désormais ton nom, mais bien Israël; car tu as jouté contre des puissances célestes et humaines et tu es resté fort." Jacob l'interrogea en disant: "Apprends-moi, je te prie, ton nom." II répondit: "Pourquoi t'enquérir de mon nom?" Et il le bénit alors. Jacob appela ce lieu Penïel "parce que j'ai vu un être divin face à face et que ma vie est restée sauve"».

«Bizarre légende» selon Baudelaire. Un homme, rusé au point de voler à son frère Ésaü le droit d'aînesse puis la bénédiction paternelle en se faisant passer pour lui, se bat contre une puissance divine qui ne le vainc pas et le bénit au contraire en le nommant Israël. Tout au plus en restera-t-il boiteux. Et c'est seulement après avoir affronté Dieu sans être vaincu qu'il fait enfin la paix avec Esaü. La leçon est singulière: l'homme le plus astucieux ne peut enfin reconnaître l'autre, fût-il son frère jumeau, que si, sans jamais s'y soumettre, il affronte sa vérité intime supérieure et la traverse dans la nuit, au risque de la blessure. Alors seulement il sera en mesure de traverser son propre gué et rencontrer enfin son semblable et son prochain.— © Irma Cordemanu, 2018.

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9/54. Vendredi 8 décembre 2017
Vayéchev / וישב: Et il s'installa.

Gustave Doré: Joseph vendu par ses frères, 1866.
Genèse 37, 1 - 40, 23: Joseph, fils préféré de Jacob, rapporte à son père les mauvaises paroles de ses frères. Dans ses visions, ils se prosternent devant lui. Ses frères le vendent aux Ismaélites qui l'emmènent en Égypte, où il est acquis par Putiphar, chef des gardes du Pharaon. Il devient bientôt intendant de toutes ses propriétés. Comme il se refuse à la femme de Putiphar, elle l'accuse de viol. En prison il déchiffre les rêves de l'échanson du Pharaon (prémonitoire de sa réhabilitation) et du panetier (prémonitoires de sa pendaison). Mais l'échanson ingrat oublie Joseph en prison.

Premier épisode de la vie de Joseph sur les quatre qui cloront la Genèse, ils y occupent autant de place que celle d'Abraham. Cette longue histoire autonome contient tous les éléments du conte: le frère cadet vendu par ses douze frères, la tunique plongée dans le sang et ramenée au père pour lui faire croire que son fils préféré a été dévoré par une bête féroce, le serviteur devenu peu à peu maître, d'abord du chef des gardes, puis du Pharaon lui-même, devenant ainsi le roi des rois. Molesté par les siens, jeté au fond d'une citerne, vendu pour quelques deniers, dépouillé de sa tunique couverte de sang, il porte le nom du père du Christ, un autre roi des rois: royaume où notre intime infini prend toute sa place dans celui de notre terre. — © Irma Cordemanu, 2018.

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10/54. Vendredi 15 décembre 2017
Miketz / מקץ: Au terme de.

Lorenzo Ghiberti: La coupe d'argent, Baptistère de Florence.
Porte du Paradis (détail).
Genèse 41, 1 - 44, 17: Pharaon libère Joseph lors de l'interprétation de ses songes (vaches et blés) et le «met à la tête de tout le pays d'Égypte». Sauf Benjamin demeuré près de Jacob, les dix frères se rendent en Égypte acheter du grain durant les années de famine. Joseph les reconnaît et les accuse d'espionnage, retient Siméon en otage, en faisant mine de ne croire à leurs dires que s'ils reviennent avec Benjamin. Un repas de fête les attend, puis Joseph ne se révèle pas et cache une coupe d'argent dans le sac de Benjamin. Joseph arrête ses dix frères pour vol puis les libère, sauf Benjamin qu’il retient en esclavage.

• «Ruben leur répondit: "Ne vous ai-je pas dit alors: 'Ne vous rendez pas coupables envers cet enfant!' Vous ne m’avez pas écouté. Et voilà que son sang nous est aussi réclamé". Ils ne savaient pas que Joseph les comprenait, car un interprète se trouvait entre eux. Joseph se détourna d’eux et pleura», Genèse 42, 22-24.
• «Pilate, voyant qu'il ne gagnait rien, mais que le tumulte augmentait, prit de l'eau, se lava les mains en présence de la foule, et dit: "Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde"», Matthieu 27, 24-25.

Lorsque le mal est fait, se repentir ne vaut guère mieux que s'en laver les mains. Pour réparer le lien avec l'autre, fût-il son frère méconnaissable, il est nécessaire et laborieux de parcourir à nouveau tout le chemin des apparences et construire le présent langage commun. — © Irma Cordemanu, 2018.

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11/54. Vendredi 22 décembre 2017
Vayigach ויגש / Alors il s'approcha.


Salomon de Bray (1597–1664).
Joseph reçoit son père et ses frères en Égypte.

Genèse 44, 18 - 47, 27: Juda propose à Joseph de se substituer à Benjamin en esclavage. Ému, Joseph révèle son identité. Il réconforte ses frères honteux. Jacob et sa famille viennent en Égypte retrouver Joseph 22 ans après. Joseph continue d'administrer l'Égypte. Pharaon installe Jacob et sa famille dans la région fertile de Goshen.


«Joseph ne put se contenir en présence de tous ceux qui se tenaient devant lui, et s’écria: "Faites sortir tout le monde de ma présence!". Et nul ne fut présent lorsque Joseph se fit connaître à ses frères. Sa voix retentit de pleurs, les Égyptiens l’entendirent».

Des intérêts du moment nous amènent à plonger notre Joseph intérieur au fond d'un puits. Et si cela ne suffit pas pour être sourds, nous pouvons l'abandonner à d'autres mains pour quelques deniers. Si long que soit le temps, le temps rend la parole à Joseph intérieur, qui nous rappelle qui il était. Et ce faisant, c'est lui qui pleure. — © Irma Cordemanu, 2018.

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12/54. Vendredi 29 décembre 2017
 Vayé'hi ויחי / et il vécut.

Linceul de femme dite «dame à la croix ansée»,
IVe siècle AC. Musée du Louvre.
Genèse 47, 28 - 50, 26: En Égypte, âgé de 147 ans, Jacob demande à Joseph de l'enterrer en terre sainte, bénit les fils de Joseph, en commençant par le cadet Éphraïm; puis les siens propres à qui il distribue les rôles dans sa tribu. Un immense convoi funéraire l'accompagne jusqu'à la grotte de Makhlepa à Hébron. Joseph meurt à son tour à 110 ans, après avoir ordonné que ses ossements soient sortis d'Égypte (ce qui n'adviendra que plus tard) et transmis son testament: Dieu se souviendra de vous et vous fera sortir de ce pays vers celui qu'il a promis.

«Joseph monta pour ensevelir son père. Il fut accompagné par tous les officiers de Pharaon, les anciens du palais et tous les anciens du pays d’Égypte, par toute la maison de Joseph, par ses frères et par la maison de son père. Il y eut à sa suite et des chars et des cavaliers; un très important convoi. Les habitants du pays, les Cananéens, virent ce deuil de l’Aire-de-la-Ronce et dirent: «C’est un deuil considérable pour l’Égypte». C’est pourquoi on nomma Deuil-de-l’Égypte ce lieu situé de l’autre côté du Jourdain».

Ainsi jusqu'à la fin, Joseph assura la prospérité du royaume d'Égypte, dans la gratitude sans partage de tous les puissants. Pourtant, il faudra quitter bientôt ce confort et ce luxe pour se mettre en chemin de misère vers la terre de la grande promesse. Égypte si je t'oublie, inventait si bien ce matin Sara Oudin. Là encore auront œuvré les hasards de la parapha de la semaine. — © Irma Cordemanu, 2018.

Avec cette paracha se termine la lecture du livre de la Genèse.

mardi 26 décembre 2017

Maria Tănase (1916-1963).


«Quand ta voix me porte tes mots, je peux sculpter pour chacun de nos chants un Oiseau Maître! Entends-tu, ma fille, me comprends-tu? Tu vois Maria, j’ai couru le monde, la terre entière connaît mes œuvres, mais quand nos chants s’élèvent, j’ai le mal du pays, le tien comme le mien, de mon village, des eaux gémissantes du Jiu... Entends-tu, me comprends-tu?» — Constantin Brâncuși.

Nous sommes en 1938, la chanteuse Maria Tănase vient de rencontrer Constantin Brâncuși, de trente-sept ans son aîné, à l'exposition d'arts populaires de Paris organisée par le sociologue-ethnologue Dimitrie Gusti. Artiste consacrée, Maria Tănase y représente la chanson traditionnelle roumaine. Coup de foudre, le sculpteur lui propose de visiter son atelier, le couple n'en sortira que deux jours après, oublieux même des représentations qu’elle devait honorer. 

Suzana Doicescu, Brâncuși et Maria Tănase. 
Troisième enfant d’une famille pauvre, Maria Tănase est née 25 ans plus tôt, en septembre 1913, à Caramidari, faubourg de Bucarest. Très vite elle développe le goût de la scène, et dès huit ans s’initie au chant dans les spectacles de son école; à la fin du primaire elle doit hélas interrompre sa scolarité pour travailler avec ses parents fleuristes. 

Mais Maria sera chanteuse et en 1930 elle se produit déjà dans quelques cabarets; c'est à cette époque qu'elle rencontre le metteur en scène Sandu Eliad, directeur du théâtre yiddish Baraşeum — toujours en activité à ce jour —, qui la prend sous son aile et l'introduit dans le monde artistique de Bucarest. Elle commence à chanter dans des revues musicales, enregistre ses premiers disques et entre au Conservatoire royal de musique en 1935. 

Sandu Eliad la présente au musicologue Harry Brauner (frère du peintre surréaliste Victor Brauner). Celui-ci, séduit par son tempérament, révèle sa personnalité musicale et devient son pygmalion. Osons le dire, grâce à lui elle trouve sa voie. Sa carrière prend un véritable essor en février 1938 lors de l’émission Oră Village sur Radio-Bucarest, où elle interprète quatre chansons plébiscitées par les auditeurs. La jeune artiste participe alors à divers programmes radiophoniques et poursuit ses récitals dans les restaurants et cabarets. Elle cultive un répertoire traditionnel qui la mène à l'exposition d'arts populaires de Paris puis, nous le savons, dans les bras de Constantin Brâncuși.
Maria Tănase, exposition
universelle de New York 1939.
L’année suivante, accompagnée du sculpteur, Maria Tănase se produit au pavillon roumain de l’exposition universelle de New York devant le président Roosevelt et un parterre de célébrités dont Yehudi Menuhin, George Enescu, André Gide — une prestation de «variété» qui irrite Brâncuși. Jugeant que son répertoire manque d’ambition, il tente de la ramener à un registre roumain authentique, vers des scènes plus prestigieuses que les cabarets où elle aime se produire. La relation du couple se délite, Maria se sépare de l’homme qui demeurera le grand amour de sa vie.

Peu de temps après son retour à Bucarest, en septembre 1940, la Garde de Fer entre au gouvernement, impose des lois discriminatoires et prend le contrôle du monde de la culture et des médias. Ses chansons sont censurées et ses disques détruits, elle est contrainte de se retirer sur les lieux de son enfance à Caramidari. Cependant elle peut compter sur le soutien d’un de ses grands admirateurs, Eugen Cristescu, chef du Serviciul Special de Informaţii (Service spécial d'informations). Celui-ci exploite sa notoriété et ses tournées à l’étranger, pour établir des contacts avec les services secrets anglais et américains. En 1941, au retour d’une tournée en Turquie, alors que la Roumanie combat aux côtés des Allemands, elle est arrêtée, accusée d’être un agent britannique, et devra son salut à Eugen Cristescu. Jusqu’à la fin de la guerre elle apporte son soutien aux soldats en allant chanter sur le front et dans les hôpitaux.

En 1945, après l’instauration du régime communiste contrôlé par l’URSS, le même Eugen Cristescu intervient en faveur de la chanteuse, cette fois-ci soupçonnée d’espionnage à la solde des Allemands. En conformant son répertoire à l’idéologie du pouvoir, elle peut reprendre ses tournées et ses enregistrements. Elle délaisse les récitals dans les cabarets pour se consacrer à l’opérette et apparaît dans quelques pièces de théâtre et films mineurs. En décembre 1950 elle épouse l’avocat Clery Sachelarie dont elle regrettera toujours de ne pas avoir eu d'enfant. Entre 1953 et 1961 elle enregistre pas moins de vingt-quatre albums dont quatre en français, reçoit le prix de l’État (1955) et le titre d’Artiste émérite (1957). 

Constantin Brâncuși meurt le 16 mars 1957. Très affectée par sa disparition, elle s’installe un moment à Târgu Jiu, où est érigé l’Ensemble sculptural de l’artiste. Elle ambitionne d’y fonder une école de musique consacrée au folklore roumain, mais ne mènera pas son projet à terme. 

Tourmentée depuis toujours par l’absence d’enfant, elle adopte Minodora Nemeş, une jeune chanteuse de la région du Banat, alors âgée de dix-sept ans. Trois ans plus tard, au printemps 1963 en tournée à Hunedoara, elle s’effondre sur scène; transportée à l’hôpital, on lui diagnostique un cancer du poumon. Malgré tout elle poursuit les représentations pendant deux semaines, mais à bout de forces, elle est rapatriée et hospitalisée à Bucarest. La maladie fulgurante l’emporte le 22 juin 1963. Une journée de deuil national est décrétée. L’icône de tout un peuple est pleurée par des centaines de milliers de Roumains le jour de ses obsèques. Maria Tănase, «l’oiseau-lyre», souvent comparée à Édith Piaf, incarne l’âme de la Roumanie et demeure aujourd’hui encore une des plus grandes voix populaires du XXe siècle. — © Irma Cordemanu, 2017.


25 juin 1963, funérailles nationales de Maria Tănase.

mercredi 20 décembre 2017

20 décembre: Le cochon de la saint-Ignace.


     Le 20 décembre, le porc est sacrifié dans la cour de chaque maison rurale roumaine en l’honneur de saint Ignace d'Antioche. Amené sur une charrette, le cochon est égorgé avec un rituel destiné à exprimer toute la gratitude pour la nourriture qu’il fournit l'année durant, et pour assurer à son âme l’accès au paradis. Ainsi brûle-t-on de l’encens près de son groin et, groin en avant, fait-on entrer ensuite sa tête dans la maison, afin que l'an prochain apporte réussite et bon cochon. Un ragoût spécifique, le pomana porcului, est offert aux participants de cet événement.

     Selon l’ethnologue Serban Anghelescu: «Le cochon a un statut ambigu. Il est un des guides des âmes des défunts vers l’au-delà. Dans le nord-est de la Roumanie, dans la Bucovine du XIXe siècle, les gens croyaient que le cochon éclaircissait le chemin vers le Paradis, parce que ses poils pouvaient briller comme l’or ou se transformer en cierges. L’ambivalence, elle est là: de son vivant, le cochon ne jouit pas vraiment d’une tonne de respect. On dit, par exemple, qu’on mange comme un porc, qu’on est sale comme un porc, qu’untel a une tête de porc. On compte beaucoup sur le porc pour balancer des gros mots à quelqu’un. Par contre, une fois sacrifié, le cochon change radicalement de statut et devient un des instruments de la divinité. Vous voyez donc, le cochon est loin d’être le personnage falot bon à manger de la culture traditionnelle».

     La tuerie est menée par un boucher, souvent tzigane. C’est d’ailleurs l’occasion de faire de cette fête, appelée aussi «Noël des Tziganes», une célébration par compensation de cette communauté généralement en proie aux préjugés défavorables. Puis, selon des rôles assignés, hommes et femmes préparent saucisses, sarmalecharcuteries, jambons, diverses andouillettes composées de tous les organes internes du porc (caltaboș) ou enrichis de viande, d’oreilles, langue et couennes permettant la confection d’aspics en gelée (tobă). Les pieds, oreilles et tête de porc sont cuisinés aussi pour  les răcituri, les piftie. Ou encore les şorici, rouleaux de couenne grillée.

     Au dessert, le vin chaud accompagne le cozonac, brioche traditionnelle très similaire au panettone italien et les colaci, petites brioches formées en tresses, cercles, croix ou oiseaux.

     Mais l’essentiel — lard, jambons, viandes diverses sur des découpes par quartiers plus sommaires que celles que nous connaissons en France — est conservé par fumage, salaison ou confit pour enrichir essentiellement les plats à base de pommes de terre, choux ou haricots secs.

mardi 7 novembre 2017

Tudor Arghezi (1880-1967).


«Demandez à un Roumain ce qu’il pense du photographe Éli Lotar. Sauf exception, on haussera les épaules. Connais pas. Ajoutez alors que c’est le fils du poète Tudor Arghezi: soudain, le regard s’éclaire».

Il est temps aujourd’hui de nous rapprocher de ce père de la littérature roumaine (de son vrai nom Ion Theodorescu), né à Bucarest en 1880, illustre pour son œuvre polymorphe et sa poésie enfantine. Baccalauréat en poche dès onze ans, il enseigne l’algèbre l'année suivante et publie ses premiers poèmes à seize ans grâce aux colonnes que lui confie le dramaturge et poète Alexandru Macedonski dans son journal Liga ortodoxă (Ligue orthodoxe). Ce dernier, père du symbolisme roumain, aura une forte influence sur le jeune écrivain. À la même époque, Tudor Arghezi est employé comme laborantin à la fabrique de sucre de Chitila (proche de la capitale) dont il prend la direction à dix-huit ans.

Monastère Cernica.
Tourmenté par les questions métaphysiques, il se retire au monastère Cernica en 1899 où il devient moine, puis diacre durant six ans. Mais il se rebelle rapidement contre le cagotisme orthodoxe et fonde, clandestinement, la revue littéraire Linia dreaptă (Ligne droite) dans laquelle il publie ses poèmes. Même s'il garde la foi, il abandonne les ordres en 1905, l’année de naissance de son fils illégitime Éli Lotar, et quitte la Roumanie pour se partager entre Genève et Paris. La révolte paysanne de 1907, qui fit onze mille morts, aiguise sa conscience politique. Trois ans plus tard il retourne à Bucarest effectuer son service militaire.

Tudor Arghezi s’implique dans la vie littéraire et politique, il publie poèmes et chroniques dans de nombreuses revues, dont Cronica (Chronique) qu’il a créée en 1915. La virulence de ses attaques envers l'église roumaine et sa détermination le mènent sur le devant de la scène. En 1916 il s’oppose à l’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés. Il est interné ainsi que d’autres intellectuels, à Văcărești. À sa sortie de prison en 1922, il prend la direction de diverses revues et publie enfin en 1927 un recueil de ses poèmes jusqu’alors éparpillés dans la presse, Cuvinte potrivite (Paroles assorties). Cet ouvrage s’impose dans un style résolument neuf, synthèse de tradition et de modernisme. 

Billets du perroquet.
L’année suivante il lance la revue polémique Bilete de papagal (Billets du perroquet) dans laquelle le jeune bachelier Eugen Ionescu fait ses armes d'auteur. Cette revue anticonformiste, d'un format réduit, ouvre ses pages aux plus grands écrivains de l'époque et devient une tribune contestataire et satirique dont la jeunesse s’empare. Elle irrite le pouvoir. Menacée par les autorités, sa publication sera plusieurs fois interrompue, et cessera définitivement au lendemain de la guerre en 1945.

Quelques-uns de ses plus beaux écrits inspirés par ses années d’incarcération, Poarta neagră (Porte noire) et Flori de mucigai (Fleurs de moisissure) sont publiés respectivement en 1930 et 1931. Dans Icoane de lemn - Din Amintirile ierodiaconului Iosif (Icônes de bois - Souvenirs du diacre Joseph) il fait une satire de la vie des moines orthodoxes; plus largement il ne cesse dans ses textes de s’attaquer à la médiocrité de la société roumaine.

Son pamphlet Baroane (Le baron), publié en octobre 1943, dénonce les exactions des troupes allemandes en attaquant le baron Von Killinger, agent diplomatique d’Adolf Hitler à Bucarest. Ion Antonescu, dictateur du royaume de Roumanie entre 1940 et 1944, l’épargne du pire en le faisant interner à la prison de Târgu-Jiu où il reste quelques mois.

À la fin de la guerre Tudor Arghezi jouit d’un bref succès. Les éditions de l'État publient une anthologie de ses Billets du perroquet, sa pièce Seringa (1968) est jouée au Théâtre national, mais très vite il est attaqué par la presse et le régime stalinien. Accusé d’avoir flatté la bourgeoisie dans ses écrits, il disparaît de la scène culturelle. Isolé dans sa maison de Bucarest avec sa famille, il se consacre alors à la traduction d’œuvres étrangères telles que les Fables de La Fontaine.

En 1953 Tudor Arghezi est réhabilité par les autorités culturelles du nouveau régime instauré à la mort de Staline. Il publie en 1955 le recueil de poèmes 1907 - Peizaje, célébrant l’insurrection des paysans du début du siècle, qui lui vaudra d’être élu membre de l’Académie roumaine. Adaptant ses thèmes aux exigences du Réalisme socialiste, il écrit l’année suivante Cântare omului (Hymne à l’homme), traduit en 1968 par Eugène Ionesco. ll est alors célébré comme poète national et reçoit le titre de Héros du travail socialiste.

Salon du Livre 2013.
En 1965 il est nommé pour le Nobel de littérature et se voit décerner le prestigieux prix Herder, qui le consacre à l’international. Mais ce n’est qu’en 2013, lorsque le Salon du Livre à Paris célèbre la Roumanie, que la France découvre le poète dont un seul ouvrage a été traduit dans la collection «Poètes d'aujourd'hui», en 1963. Chanter bouche close paraît aux éditions de La Différence grâce à une traduction de Benoît-Joseph Courvoisier. À ce jour cet unique recueil disponible en français rassemble un choix d'écrits visant à nous faire apprécier la diversité de sa littérature, à travers sa poésie pour enfants, les vers érotiques, les psaumes, élégies et poèmes théologiques. Tour à tour virulent pamphlétaire, romantique, auteur revendicatif, ou humaniste, ses textes déroutent par leur ambivalence. La religion sous-tend son œuvre entière, même s’il ne cesse de dénoncer l’hypocrisie du clergé. Il reconstruit ce qu’il attaque. L'œuvre de Tudor Arghezi, réputée hermétique et difficilement traduisible, reste malheureusement trop méconnue en France.

En 1955, rattrapé par une infection chronique contractée vingt ans plus tôt, son état physique empire mais ne l'empêche pas d'écrire. Une édition complète de ses œuvres paraît en 1959. Le poète meurt dans sa maison de Bucarest en mai 1967, un an après son épouse. Sa demeure est transformée en Maison-Musée en 1974. — © Irma Cordemanu, 2017.