mardi 7 novembre 2017

Tudor Arghezi (1880-1967).


«Demandez à un Roumain ce qu’il pense du photographe Éli Lotar. Sauf exception, on haussera les épaules. Connais pas. Ajoutez alors que c’est le fils du poète Tudor Arghezi: soudain, le regard s’éclaire».

Il est temps aujourd’hui de nous rapprocher de ce père de la littérature roumaine (de son vrai nom Ion Theodorescu), né à Bucarest en 1880, illustre pour son œuvre polymorphe et sa poésie enfantine. Baccalauréat en poche dès onze ans, il enseigne l’algèbre l'année suivante et publie ses premiers poèmes à seize ans grâce aux colonnes que lui confie le dramaturge et poète Alexandru Macedonski dans son journal Liga ortodoxă (Ligue orthodoxe). Ce dernier, père du symbolisme roumain, aura une forte influence sur le jeune écrivain. À la même époque, Tudor Arghezi est employé comme laborantin à la fabrique de sucre de Chitila (proche de la capitale) dont il prend la direction à dix-huit ans.

Monastère Cernica.
Tourmenté par les questions métaphysiques, il se retire au monastère Cernica en 1899 où il devient moine, puis diacre durant six ans. Mais il se rebelle rapidement contre le cagotisme orthodoxe et fonde, clandestinement, la revue littéraire Linia dreaptă (Ligne droite) dans laquelle il publie ses poèmes. Même s'il garde la foi, il abandonne les ordres en 1905, l’année de naissance de son fils illégitime Éli Lotar, et quitte la Roumanie pour se partager entre Genève et Paris. La révolte paysanne de 1907, qui fit onze mille morts, aiguise sa conscience politique. Trois ans plus tard il retourne à Bucarest effectuer son service militaire.

Tudor Arghezi s’implique dans la vie littéraire et politique, il publie poèmes et chroniques dans de nombreuses revues, dont Cronica (Chronique) qu’il a créée en 1915. La virulence de ses attaques envers l'église roumaine et sa détermination le mènent sur le devant de la scène. En 1916 il s’oppose à l’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés. Il est interné ainsi que d’autres intellectuels, à Văcărești. À sa sortie de prison en 1922, il prend la direction de diverses revues et publie enfin en 1927 un recueil de ses poèmes jusqu’alors éparpillés dans la presse, Cuvinte potrivite (Paroles assorties). Cet ouvrage s’impose dans un style résolument neuf, synthèse de tradition et de modernisme. 

Billets du perroquet.
L’année suivante il lance la revue polémique Bilete de papagal (Billets du perroquet) dans laquelle le jeune bachelier Eugen Ionescu fait ses armes d'auteur. Cette revue anticonformiste, d'un format réduit, ouvre ses pages aux plus grands écrivains de l'époque et devient une tribune contestataire et satirique dont la jeunesse s’empare. Elle irrite le pouvoir. Menacée par les autorités, sa publication sera plusieurs fois interrompue, et cessera définitivement au lendemain de la guerre en 1945.

Quelques-uns de ses plus beaux écrits inspirés par ses années d’incarcération, Poarta neagră (Porte noire) et Flori de mucigai (Fleurs de moisissure) sont publiés respectivement en 1930 et 1931. Dans Icoane de lemn - Din Amintirile ierodiaconului Iosif (Icônes de bois - Souvenirs du diacre Joseph) il fait une satire de la vie des moines orthodoxes; plus largement il ne cesse dans ses textes de s’attaquer à la médiocrité de la société roumaine.

Son pamphlet Baroane (Le baron), publié en octobre 1943, dénonce les exactions des troupes allemandes en attaquant le baron Von Killinger, agent diplomatique d’Adolf Hitler à Bucarest. Ion Antonescu, dictateur du royaume de Roumanie entre 1940 et 1944, l’épargne du pire en le faisant interner à la prison de Târgu-Jiu où il reste quelques mois.

À la fin de la guerre Tudor Arghezi jouit d’un bref succès. Les éditions de l'État publient une anthologie de ses Billets du perroquet, sa pièce Seringa (1968) est jouée au Théâtre national, mais très vite il est attaqué par la presse et le régime stalinien. Accusé d’avoir flatté la bourgeoisie dans ses écrits, il disparaît de la scène culturelle. Isolé dans sa maison de Bucarest avec sa famille, il se consacre alors à la traduction d’œuvres étrangères telles que les Fables de La Fontaine.

En 1953 Tudor Arghezi est réhabilité par les autorités culturelles du nouveau régime instauré à la mort de Staline. Il publie en 1955 le recueil de poèmes 1907 - Peizaje, célébrant l’insurrection des paysans du début du siècle, qui lui vaudra d’être élu membre de l’Académie roumaine. Adaptant ses thèmes aux exigences du Réalisme socialiste, il écrit l’année suivante Cântare omului (Hymne à l’homme), traduit en 1968 par Eugène Ionesco. ll est alors célébré comme poète national et reçoit le titre de Héros du travail socialiste.

Salon du Livre 2013.
En 1965 il est nommé pour le Nobel de littérature et se voit décerner le prestigieux prix Herder, qui le consacre à l’international. Mais ce n’est qu’en 2013, lorsque le Salon du Livre à Paris célèbre la Roumanie, que la France découvre le poète dont un seul ouvrage a été traduit dans la collection «Poètes d'aujourd'hui», en 1963. Chanter bouche close paraît aux éditions de La Différence grâce à une traduction de Benoît-Joseph Courvoisier. À ce jour cet unique recueil disponible en français rassemble un choix d'écrits visant à nous faire apprécier la diversité de sa littérature, à travers sa poésie pour enfants, les vers érotiques, les psaumes, élégies et poèmes théologiques. Tour à tour virulent pamphlétaire, romantique, auteur revendicatif, ou humaniste, ses textes déroutent par leur ambivalence. La religion sous-tend son œuvre entière, même s’il ne cesse de dénoncer l’hypocrisie du clergé. Il reconstruit ce qu’il attaque. L'œuvre de Tudor Arghezi, réputée hermétique et difficilement traduisible, reste malheureusement trop méconnue en France.

En 1955, rattrapé par une infection chronique contractée vingt ans plus tôt, son état physique empire mais ne l'empêche pas d'écrire. Une édition complète de ses œuvres paraît en 1959. Le poète meurt dans sa maison de Bucarest en mai 1967, un an après son épouse. Sa demeure est transformée en Maison-Musée en 1974. — © Irma Cordemanu, 2017.