samedi 18 novembre 2017

Maria Tănase (1916-1963).


«Quand ta voix me porte tes mots, je peux sculpter pour chacun de nos chants un Oiseau Maître! Entends-tu, ma fille, me comprends-tu? Tu vois Maria, j’ai couru le monde, la terre entière connaît mes œuvres, mais quand nos chants s’élèvent, j’ai le mal du pays, le tien comme le mien, de mon village, des eaux gémissantes du Jiu... Entends-tu, me comprends-tu?» — Constantin Brâncuși.

Nous sommes en 1938, la chanteuse Maria Tănase vient de rencontrer Constantin Brâncuși, de trente-sept ans son aîné, à l'exposition d'arts populaires de Paris organisée par le sociologue-ethnologue Dimitrie Gusti. Artiste consacrée, Maria Tănase y représente la chanson traditionnelle roumaine. Coup de foudre, le sculpteur lui propose de visiter son atelier, le couple n'en sortira que deux jours après, oublieux même des représentations qu’elle devait honorer. 

Suzana Doicescu, Brâncuși et Maria Tănase. 
Troisième enfant d’une famille pauvre, Maria Tănase est née 25 ans plus tôt, en septembre 1913, à Caramidari, faubourg de Bucarest. Très vite elle développe le goût de la scène, et dès huit ans s’initie au chant dans les spectacles de son école; à la fin du primaire elle doit hélas interrompre sa scolarité pour travailler avec ses parents fleuristes. 

Mais Maria sera chanteuse et en 1930 elle se produit déjà dans quelques cabarets; c'est à cette époque qu'elle rencontre le metteur en scène Sandu Eliad, directeur du théâtre yiddish Baraşeum — toujours en activité à ce jour —, qui la prend sous son aile et l'introduit dans le monde artistique de Bucarest. Elle commence à chanter dans des revues musicales, enregistre ses premiers disques et entre au Conservatoire royal de musique en 1935. 

Sandu Eliad la présente au musicologue Harry Brauner (frère du peintre surréaliste Victor Brauner). Celui-ci, séduit par son tempérament, révèle sa personnalité musicale et devient son pygmalion. Osons le dire, grâce à lui elle trouve sa voie. Sa carrière prend un véritable essor en février 1938 lors de l’émission Oră Village sur Radio-Bucarest, où elle interprète quatre chansons plébiscitées par les auditeurs. La jeune artiste participe alors à divers programmes radiophoniques et poursuit ses récitals dans les restaurants et cabarets. Elle cultive un répertoire traditionnel qui la mène à l'exposition d'arts populaires de Paris puis, nous le savons, dans les bras de Constantin Brâncuși.
Maria Tănase, exposition
universelle de New York 1939.
L’année suivante, accompagnée du sculpteur, Maria Tănase se produit au pavillon roumain de l’exposition universelle de New York devant le président Roosevelt et un parterre de célébrités dont Yehudi Menuhin, George Enescu, André Gide — une prestation de «variété» qui irrite Brâncuși. Jugeant que son répertoire manque d’ambition, il tente de la ramener à un registre roumain authentique, vers des scènes plus prestigieuses que les cabarets où elle aime se produire. La relation du couple se délite, Maria se sépare de l’homme qui demeurera le grand amour de sa vie.

Peu de temps après son retour à Bucarest, en septembre 1940, la Garde de Fer entre au gouvernement, impose des lois discriminatoires et prend le contrôle du monde de la culture et des médias. Ses chansons sont censurées et ses disques détruits, elle est contrainte de se retirer sur les lieux de son enfance à Caramidari. Cependant elle peut compter sur le soutien d’un de ses grands admirateurs, Eugen Cristescu, chef du Serviciul Special de Informaţii (Service spécial d'informations). Celui-ci exploite sa notoriété et ses tournées à l’étranger, pour établir des contacts avec les services secrets anglais et américains. En 1941, au retour d’une tournée en Turquie, alors que la Roumanie combat aux côtés des Allemands, elle est arrêtée, accusée d’être un agent britannique, et devra son salut à Eugen Cristescu. Jusqu’à la fin de la guerre elle apporte son soutien aux soldats en allant chanter sur le front et dans les hôpitaux.

En 1945, après l’instauration du régime communiste contrôlé par l’URSS, le même Eugen Cristescu intervient en faveur de la chanteuse, cette fois-ci soupçonnée d’espionnage à la solde des Allemands. En conformant son répertoire à l’idéologie du pouvoir, elle peut reprendre ses tournées et ses enregistrements. Elle délaisse les récitals dans les cabarets pour se consacrer à l’opérette et apparaît dans quelques pièces de théâtre et films mineurs. En décembre 1950 elle épouse l’avocat Clery Sachelarie dont elle regrettera toujours de ne pas avoir eu d'enfant. Entre 1953 et 1961 elle enregistre pas moins de vingt-quatre albums dont quatre en français, reçoit le prix de l’État (1955) et le titre d’Artiste émérite (1957). 

Constantin Brâncuși meurt le 16 mars 1957. Très affectée par sa disparition, elle s’installe un moment à Târgu Jiu, où est érigé l’Ensemble sculptural de l’artiste. Elle ambitionne d’y fonder une école de musique consacrée au folklore roumain, mais ne mènera pas son projet à terme. 

Tourmentée depuis toujours par l’absence d’enfant, elle adopte Minodora Nemeş, une jeune chanteuse de la région du Banat, alors âgée de dix-sept ans. Trois ans plus tard, au printemps 1963 en tournée à Hunedoara, elle s’effondre sur scène; transportée à l’hôpital, on lui diagnostique un cancer du poumon. Malgré tout elle poursuit les représentations pendant deux semaines, mais à bout de forces, elle est rapatriée et hospitalisée à Bucarest. La maladie fulgurante l’emporte le 22 juin 1963. Une journée de deuil national est décrétée. L’icône de tout un peuple est pleurée par des centaines de milliers de Roumains le jour de ses obsèques. Maria Tănase, «l’oiseau-lyre», souvent comparée à Édith Piaf, incarne l’âme de la Roumanie et demeure aujourd’hui encore une des plus grandes voix populaires du XXe siècle. — © Irma Cordemanu, 2017.


25 juin 1963, funérailles nationales de Maria Tănase.

mardi 7 novembre 2017

Tudor Arghezi (1880-1967).


«Demandez à un Roumain ce qu’il pense du photographe Éli Lotar. Sauf exception, on haussera les épaules. Connais pas. Ajoutez alors que c’est le fils du poète Tudor Arghezi: soudain, le regard s’éclaire».

Il est temps aujourd’hui de nous rapprocher de ce père de la littérature roumaine (de son vrai nom Ion Theodorescu), né à Bucarest en 1880, illustre pour son œuvre polymorphe et sa poésie enfantine. Baccalauréat en poche dès onze ans, il enseigne l’algèbre l'année suivante et publie ses premiers poèmes à seize ans grâce aux colonnes que lui confie le dramaturge et poète Alexandru Macedonski dans son journal Liga ortodoxă (Ligue orthodoxe). Ce dernier, père du symbolisme roumain, aura une forte influence sur le jeune écrivain. À la même époque, Tudor Arghezi est employé comme laborantin à la fabrique de sucre de Chitila (proche de la capitale) dont il prend la direction à dix-huit ans.

Monastère Cernica.
Tourmenté par les questions métaphysiques, il se retire au monastère Cernica en 1899 où il devient moine, puis diacre durant six ans. Mais il se rebelle rapidement contre le cagotisme orthodoxe et fonde, clandestinement, la revue littéraire Linia dreaptă (Ligne droite) dans laquelle il publie ses poèmes. Même s'il garde la foi, il abandonne les ordres en 1905, l’année de naissance de son fils illégitime Éli Lotar, et quitte la Roumanie pour se partager entre Genève et Paris. La révolte paysanne de 1907, qui fit onze mille morts, aiguise sa conscience politique. Trois ans plus tard il retourne à Bucarest effectuer son service militaire.

Tudor Arghezi s’implique dans la vie littéraire et politique, il publie poèmes et chroniques dans de nombreuses revues, dont Cronica (Chronique) qu’il a créée en 1915. La virulence de ses attaques envers l'église roumaine et sa détermination le mènent sur le devant de la scène. En 1916 il s’oppose à l’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés. Il est interné ainsi que d’autres intellectuels, à Văcărești. À sa sortie de prison en 1922, il prend la direction de diverses revues et publie enfin en 1927 un recueil de ses poèmes jusqu’alors éparpillés dans la presse, Cuvinte potrivite (Paroles assorties). Cet ouvrage s’impose dans un style résolument neuf, synthèse de tradition et de modernisme. 

Billets du perroquet.
L’année suivante il lance la revue polémique Bilete de papagal (Billets du perroquet) dans laquelle le jeune bachelier Eugen Ionescu fait ses armes d'auteur. Cette revue anticonformiste, d'un format réduit, ouvre ses pages aux plus grands écrivains de l'époque et devient une tribune contestataire et satirique dont la jeunesse s’empare. Elle irrite le pouvoir. Menacée par les autorités, sa publication sera plusieurs fois interrompue, et cessera définitivement au lendemain de la guerre en 1945.

Quelques-uns de ses plus beaux écrits inspirés par ses années d’incarcération, Poarta neagră (Porte noire) et Flori de mucigai (Fleurs de moisissure) sont publiés respectivement en 1930 et 1931. Dans Icoane de lemn - Din Amintirile ierodiaconului Iosif (Icônes de bois - Souvenirs du diacre Joseph) il fait une satire de la vie des moines orthodoxes; plus largement il ne cesse dans ses textes de s’attaquer à la médiocrité de la société roumaine.

Son pamphlet Baroane (Le baron), publié en octobre 1943, dénonce les exactions des troupes allemandes en attaquant le baron Von Killinger, agent diplomatique d’Adolf Hitler à Bucarest. Ion Antonescu, dictateur du royaume de Roumanie entre 1940 et 1944, l’épargne du pire en le faisant interner à la prison de Târgu-Jiu où il reste quelques mois.

À la fin de la guerre Tudor Arghezi jouit d’un bref succès. Les éditions de l'État publient une anthologie de ses Billets du perroquet, sa pièce Seringa (1968) est jouée au Théâtre national, mais très vite il est attaqué par la presse et le régime stalinien. Accusé d’avoir flatté la bourgeoisie dans ses écrits, il disparaît de la scène culturelle. Isolé dans sa maison de Bucarest avec sa famille, il se consacre alors à la traduction d’œuvres étrangères telles que les Fables de La Fontaine.

En 1953 Tudor Arghezi est réhabilité par les autorités culturelles du nouveau régime instauré à la mort de Staline. Il publie en 1955 le recueil de poèmes 1907 - Peizaje, célébrant l’insurrection des paysans du début du siècle, qui lui vaudra d’être élu membre de l’Académie roumaine. Adaptant ses thèmes aux exigences du Réalisme socialiste, il écrit l’année suivante Cântare omului (Hymne à l’homme), traduit en 1968 par Eugène Ionesco. ll est alors célébré comme poète national et reçoit le titre de Héros du travail socialiste.

Salon du Livre 2013.
En 1965 il est nommé pour le Nobel de littérature et se voit décerner le prestigieux prix Herder, qui le consacre à l’international. Mais ce n’est qu’en 2013, lorsque le Salon du Livre à Paris célèbre la Roumanie, que la France découvre le poète dont un seul ouvrage a été traduit dans la collection «Poètes d'aujourd'hui», en 1963. Chanter bouche close paraît aux éditions de La Différence grâce à une traduction de Benoît-Joseph Courvoisier. À ce jour cet unique recueil disponible en français rassemble un choix d'écrits visant à nous faire apprécier la diversité de sa littérature, à travers sa poésie pour enfants, les vers érotiques, les psaumes, élégies et poèmes théologiques. Tour à tour virulent pamphlétaire, romantique, auteur revendicatif, ou humaniste, ses textes déroutent par leur ambivalence. La religion sous-tend son œuvre entière, même s’il ne cesse de dénoncer l’hypocrisie du clergé. Il reconstruit ce qu’il attaque. L'œuvre de Tudor Arghezi, réputée hermétique et difficilement traduisible, reste malheureusement trop méconnue en France.

En 1955, rattrapé par une infection chronique contractée vingt ans plus tôt, son état physique empire mais ne l'empêche pas d'écrire. Une édition complète de ses œuvres paraît en 1959. Le poète meurt dans sa maison de Bucarest en mai 1967, un an après son épouse. Sa demeure est transformée en Maison-Musée en 1974. — © Irma Cordemanu, 2017.

dimanche 5 novembre 2017

Stufat de miel / Estouffade d'agneau au vert (Pâques).


     Cuisson à l'étouffée (ou à l'étuvée) dit-on en français, stufato en italien, estofado en espagnol et estouffade dans le Midi, ce mode de cuisson du ragoût de viande en vase clos se nomme stufat chez les Roumains qui cuisent essentiellement l'agneau ainsi pour le repas de Pâques. La recette est en réalité étroitement liée aux rites de printemps puisque l'agneau est accompagné d'oignons nouveaux et d'ail vert, ainsi que d'autres plantes de saison, pourvu qu'elles soient vertes (aneth, oseille persil, livèche*, etc).

     Choisir de préférence des côtes, du collier, de la poitrine, tous morceaux comprenant des os, puisque l'épaule et le gigot sont réservés comme pièces à rôtir et plutôt dans les maisons bourgeoises.

     À partir de trois à cinq bottes d'oignons nouveaux et d'ail vert, les tresser ensemble par leurs queues pour obtenir autant de couronnes que de convives et même davantage. Est-il utile de préciser que ces couronnes vertes répondent à celles de fleurs et de rameaux dont les jeunes filles s'ornent autour des fêtes pascales? Elles n'ont d'ailleurs aucune nécessité gustative, la plupart des ragoûts d'agneau d'aujourd'hui se contentent de ces verdures coupées en morceaux.

     Faire revenir les couronnes d'ail et d'oignon dans l'huile, jusqu'à ce qu'ils soient tendres, sans jamais brûler l'huile qui servira ensuite, une fois les couronnes retirées, à dorer un oignon sec haché et le kilo de viande en portions, avec du paprika et deux ou trois tomates pelées, épépinées et hachées (facultatives). Recouvrir à peine d'eau, ajouter un verre de borș* pour l'acidité, ou de citron) et laisser mijoter à couvert et à petit feu une demi-heure environ. Hacher à la fin les herbes aromatiques (oseille, aneth, persil, livèche) et l'ail sec. Poser sur le ragoût les couronnes d'ail et d'oignon et laisser cuire ainsi un quart d'heure, toujours à feux doux, à couvert et sans mélanger. Cette cuisson peut être aussi menée à four moyen (130°/150°) une bonne heure dans une cocotte en terre dont le couvercle sera luté d'un cordon de pâte obtenue à partir de farine et d'eau. Boucher aussi le trou avec cette pâte, si le couvercle en comporte un.

     Servir la viande entourée de ses couronnes et napper de la sauce onctueuse. Ce plat s'accompagne d'un vin blanc sec ou demi-sec frais.

    

     * La livèche est parfois appelée herbe à Maggi, alors que ces bouillons-cube n'en contiennent pas, contrairement au sel de céleri par exemple, en réalité sel de livèche. Elle peut aisément être remplacée par du céleri, de goût très semblable.

     ** L'acidité propre à ce plat vient du borș, obtenu à partir de la fermentation du son de blé deux jours à l'avance aidée d'un peu de levain, ou vendu en bouteilles ou en préparation déshydratée (Maggi par exemple) dans les magasins spécialisés. En l'absence de borș, ajouter du petit lait ou de la crème aigre ou tout simplement du jus de citron, voire du vinaigre. — © Irma Cordemanu, 2017.

mercredi 1 novembre 2017

Moșii de toamnă / Ancêtres d’automne.


     En Roumanie, entre le 1er et le 6 novembre, la parenté se rassemble dans les cimetières, les églises et/ou les maisons pour offrir des lumières, de la nourriture et de la boisson aux morts de la famille. Au moins les colivă (article à venir sur le blog), préparation présente dans les rites des morts dès le néolithique, de couleur foncée à base de blé bouilli, sucre, miel, noix pilées et raisins secs et parfumée aux zestes d’orange et à la cannelle — «le grain de blé que l’on jette dans la terre, s’il ne pourrit pas, reste seul, et s’il pourrit, amène beaucoup de fruits» Jean 12, 24 —, et de la țuică (prononcer «tsouica»), eau-de-vie de prunes. Mais elle peut leur servir de véritables banquets, le plus souvent près des tombes, où il s’agit de festoyer avec les morts. Ces fêtes sont appelées «Moșii de toamnă / Ancêtres d’automne», du même nom qui désigne les préparatrices et ordonnatrices du rite, souvent les femmes les plus âgées, mais aussi l’accoucheuse du village ou au moins celle de la famille, et aussi l’entité des «Ancêtres», la collectivité de morts invités dans ces repas.

     Dans les premiers jours de juin, s'ordonne une autre semaine appelée «Moşii de vară / Ancêtres d’été». Lors de ces deux cycles, les villages s’échangent de même un pot en terre empli de colivă et planté d’une bougie.

     Aux enterrements, les colivă et la țuică sont le minimum indispensable et sont souvent accompagnées de différents gâteaux bénis par les popes, consommés et partagés avec les pauvres, afin de garantir aux morts une bonne délivrance de l’enveloppe charnelle, un bon passage au repos éternel, et aux vivants assurer une paix contre les tourments que les morts inquiets pourraient leur causer. Les colivă sont de même présentées dans un pot de terre neuf à une vieille femme à l’issue de la cérémonie funèbre. — © Irma Cordemanu, 2017.