vendredi 6 octobre 2017

Les enfants de Ceaușescu

Orphelinat de Negru Voda, Les enfants de Ceaușescu, RTBF.
Reportage tourné dans un foyer pour mineurs déficients non récupérables.

Rappel des faits:

Décret 770 promulgué en 1966 par le régime de Ceaușescu et abrogé en 1989 marquant l'interdiction de l'avortement. La dictature ultra-nataliste du Conducător entraine un nombre considérable d'avortements clandestins effectués dans des conditions déplorables, causant ainsi la mort de 11 000 femmes.
• Deux millions d’enfants de la « génération décret » naissent à cette période.

En deux ans les naissances sont multipliées par deux, le pays est vite dépassé par les effets de ces mesures. La politique d’incitation à la natalité ne donne pas moyen aux familles défavorisées de subvenir aux besoins de leurs enfants, et les contraint sciemment à l’abandon. Face aux dérives perverses de ce décret et afin de prendre en charge l’afflux des enfants, la loi n°3 du 26 mars 1970 est adoptée. Elle conduit à la création de différentes institutions d’accueil. 

La pouponnière jusqu’à l’âge de trois ans est la première étape du projet politique visant à retirer les enfants de leurs familles biologiques sous prétexte de soins, évidemment non prodigués, pour les soumettre déjà à l'autorité du régime.



Plus grands, les enfants sont placés dans différents établissements obéissant à une typologie bien définie: 
  • Maisons pour enfants scolarisés de six à dix-huit ans (casa de copii).
  • Foyers pour mineurs déficients non récupérables.
  • Écoles de correction destinées aux jeunes délinquants.
  • Maisons pour aliénés.
  • Instituts pour séropositifs.

Orphelinat de Negru Voda, Les enfants de Ceaușescu, RTBF.
Reportage tourné dans un foyer pour mineurs déficients non récupérables.
Ces institutions, abusivement nommées orphelinats après la révolution, servent les objectifs du pouvoir en conditionnant ces jeunes citoyens au service de l’État. L'insalubrité effroyable des lieux et la maltraitance dont ils sont victimes poussent les aînés à gripper le système par la violence envers les plus jeunes pour se faire obéir d'eux, bien souvent sous le regard consentant des éducateurs. Fugues, disparitions, tous les moyens sont bons pour tenter d'échapper à l'institution.

À la chute du régime en 1989, le monde occidental découvre avec stupeur le sort tragique réservé aux dix mille victimes de la politique nataliste de Ceaușescu.

Élisabeth Blanchet au centre, casa de copii de Popricani, 1997.
Bouleversée par les images enfin diffusées en Europe, Élisabeth Blanchet, alors étudiante, décide de son avenir de photographe et journaliste. Entre 1993 et 2000 elle se rend régulièrement à la casa de copii de Popricani, située au nord-est de la Roumanie, pour venir en aide aux enfants de l'établissement. Elle effectue un long travail de documentation décrivant leur quotidien après la révolution et met en lumière les lacunes du nouveau régime dont les enfants institutionnalisés sont les premières victimes. Même si la législation s'adapte peu à peu aux normes européennes en matière éducative, la misère prend le relais de la terreur, et les familles menacées par la pauvreté continuent de mettre leurs enfants à l'orphelinat dans l'espoir qu'ils soient sauvés.

Casa de copii entre 1993 et 2000 - © Élisabeth Blanchet.

  En 1997 Christian Tabaracu, secrétaire d'État à la protection de l'enfant obtient l'abrogation partielle de la loi de 1970, favorisant le placement familial, mais ne dispose pas des moyens suffisants pour l'appliquer. L'Union européenne, qui a distribué 75 millions d'euros entre 1990 et 1996 pour la cause des enfants roumains coupe ses subventions, à la suite de divers scandales accusant les intermédiaires roumains de détournement des fonds.

Paul à l'orphelinat en 1997 - © Élisabeth Blanchet.
  En décembre 2006 à la veille de l'entrée du pays dans l'Union Européenne, la photo-journaliste Élisabeth Blanchet retourne en Roumanie pour approfondir son travail documentaire entamé dans les années 90 et retrouver les anciens de la casa de copii de Popricani, fermée en 2002. Aidée du journaliste Guy-Pierre Chomette elle réalise en 2009 une vingtaine de portraits qu'elle associe sous forme de dyptiques aux photographies qu'elle avait réalisées d'eux dans les années 90. À travers ses fresques d'images, Élisabeth Blanchet restitue une mémoire à cette génération issue de la politique ultra-nataliste de la dictature. En 2012 elle publie le livre Les orphelins de Ceaușescu, 20 ans après, et ses photos sont exposées à l'Institut culturel roumain de Paris. À l'issue de cette exposition une ancienne pensionnaire de l'orphelinat, adoptée par une famille française, la sollicite pour témoigner de son histoire. Élisabeth Blanchet fait appel à Ursula Wernly Ferguy pour réaliser le reportage intitulé L'Enfant du diable. Elle est élue membre d'honneur de l'association française Orphelins de Roumanie en 2015 et se concentre sur un projet autour de l'archive photographique pour aider ces jeunes adultes à retrouver une identité. — © Irma Cordemanu, 2017.
   

© Élisabeth Blanchet
1995. Daniel dans la cour de l’orphelinat de Popricani. 2008. Dans la chambre qu’il loue dans une maison du village. À vingt-six ans, il est devenu l’homme à tout faire de l’ancien orphelinat, aujourd’hui un centre pour handicapés.

L'enfant du diable, réalisé par Ursula Wernly Ferguy.



P.S. Née en 1967 à Sucevița mais profondément désirée, ne suis heureusement pas une decreţel / née sur commande, née par décret, grâces soient ici rendues à mon père et à ma mère. — © Irma Cordemanu, 2017.