lundi 16 octobre 2017

Éli Lotar (1905-1969).


«Demandez à un Roumain ce qu’il pense du photographe Éli Lotar. Sauf exception, on haussera les épaules. Connais pas. Ajoutez alors que c’est le fils du poète Tudor Arghezi: soudain, le regard s’éclaire» (Clément Bénech, Libération, 24 mars 2017).

À l’aube du siècle, le poète et sa compagne Constanța  Zissu ne sont pas mariés. Quand celle-ci est enceinte, le couple quitte la Roumanie orthodoxe pour la France, afin de cacher cette grossesse illégitime. Eliazar Lotar Teodorescu naît quelques mois plus tard, le 30 janvier 1905 à Paris. Cependant le couple se sépare en 1915, et c’est à Bucarest que celui qui deviendra Éli Lotar grandit et poursuit ses études, élevé par ses grands-parents.

En 1924 il revient en France pour entamer une carrière d’acteur qu’il abandonne rapidement, et rejoint le réseau culturel roumain que fréquentent de nombreux artistes. Il obtient la nationalité française en 1926 et la même année fait la rencontre déterminante de la photographe allemande Germaine Krull dont il devient l’assistant, et le compagnon durant trois ans. À ses côtés il  s’inscrit à l’avant-garde du mouvement hérité du constructivisme russe incarné par «La nouvelle vision», dont le peintre et photographe Alexandre Rodtchenko est l’un des précurseurs. Grâce à l’apparition d’appareils plus maniables permettant des angles de vue inédits, la photo s’émancipe des conventions du siècle précédent. Plongées et contre-plongées, déséquilibres dans la composition, donnent une dimension documentaire aux images. Parallèlement à son travail artistique il est engagé comme photographe de plateau pour Marcel L’Herbier, Yves Allégret et Pierre Prévert. Dès la crise de 1929, il s’éloigne de Germaine Krull, participe à quelques expositions mais son œuvre est essentiellement destinée à illustrer la presse écrite. Il côtoie les surréalistes, collabore avec des metteurs en scène de théâtre et des écrivains. Georges Bataille lui commande des images pour "A comme Abattoir" du «Dictionnaire critique» de la revue Documents. C’est à cette occasion qu’il réalise un reportage remarqué aux abattoirs de La Villette. Antonin Artaud et Roger Vitrac lui demandent d’illustrer la brochure manifeste destinée à relancer le théâtre Alfred Jarry alors en péril.

Le théâtre Alfred Jarry - Roger Vitrac, photomontage Eli Lotar.
De plus en plus attiré par le cinéma, il apprend le métier de chef opérateur auprès de Joris Ivens pour son reportage Zuiderzee (Mer du Sud), qui témoigne de la lutte de l’homme contre la nature en mer du Nord, et fréquente les cinéastes majeurs de l’époque. En 1932-1933, Lotar tient la caméra pour le documentaire ethnographique Terre sans pain de Luis Buñuel, qui dépeint la vie précaire des habitants sur les terres stériles de la région de Las Hurdes. Accusé de donner une image déplorable de l’Espagne, le reportage est censuré par le gouvernement jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Manuel Azaña (Front Populaire espagnol). À la fin du tournage il part six mois à bord d’un voilier avec Jacques-André Boiffard, l’assistant de Man Ray et retourne en 1936 fêter la victoire du Front Populaire en Espagne. En juillet Jean Renoir l’engage comme photographe pour Une partie de campagne, qui ne sortira qu’après la guerre. En 1938 il épouse Elisabeth Makosvka, peintre et photographe et, la même année, ramène d’un séjour en Indochine un matériel considérable. Parti vivre à Nice en 1941 il ouvre un studio photo avant de rejoindre bientôt la Résistance.

Artiste engagé d’extrême gauche, Lotar réalise en 1945 son œuvre phare Aubervilliers, court métrage commandé par Charles Tillon maire de la municipalité, pour dénoncer la politique menée par la mairie de Pierre Laval de 1923 à 1944. Avec scénario et commentaires de Jacques Prévert et une musique de Joseph Kosma, il produit un film poétique et social sur la misère urbaine et le désarroi de la population ouvrière face à l’industrialisation. Le film est présenté en 1946 au premier festival de Cannes dans la catégorie du documentaire social, et marque la fin de sa carrière de photographe. Il se consacre aux documentaires de voyage et part en Pologne l’année suivante à la recherche du corps et des archives de son ami écrivain journaliste Pierre Unik, qui avait également participé à Terre sans pain, disparu en 1945 après s’être enfui d’un camp d’internement. Aubervilliers reçoit le Grand Prix du film poétique du Festival de Knokke-Le-Zoute (Belgique) en 1949. En 1951 il retourne en Roumanie avec l’idée d’un film qui n’aboutira jamais.

À la fin des années 50, il n’a plus de projets et se réfugie dans l’atelier du sculpteur Alberto Giacometti. Ils entament à partir de 1963 une étroite collaboration où Lotar photographie l’artiste au travail, tandis que Giacometti réalise trois bustes de son ami et dernier modèle : Lotar I, Lotar II et Lotar III.


Cette année 2017, une rétrospective de l'œuvre d’Éli Lotar rassemblait au musée du Jeu de Paume une centaine de photographies originales, des images inédites de ses voyages, des films, de nombreux documents et coupures de presse, qui témoignent de l'engagement social et politique de l'artiste. La presse roumaine annonçait l'événement ainsi: «Exposition à Paris du fils de Tudor Arghezi». — © Irma Cordemanu, 2017.