mardi 17 octobre 2017

Les mititei ou mici de casă.


    Mititei ou mici, le mot signifie «petites choses» en roumain. Ce sont des saucisses sans boyau, pour les parties de barbecue, grillées au feu de bois, ou à défaut au four.

    Pour une vingtaine de saucisses, ou pour six personnes environ, il faut 1 kg de viande de bœuf (paleron, collier), ou pour aller plus vite de la viande hachée de boucher à 15%, 500 grammes de viande de porc (poitrine, épaule) et 500 grammes d'épaule de mouton et si possible, et environ vingt cl de bouillon de bœuf ou à défaut d'eau tiède.

    Hacher finement les viandes en y incorporant poivre, une cuillerée de jus de citron et bicarbonate de soude délayé (attention, ça mousse), une pointe de piment, coriandre, cumin, girofle, anis étoilé, et une cuillerée à soupe d'huile. Il faut pétrir longuement avec les deux mains, tout en versant petit à petit quatre cuillerées à soupe de bouillon de boeuf, jusqu'à ce que le mélange soit bien lié et pas trop mou. Presser ensuite la pâte à deux mains afin de chasser les bulles d'air. Laisser reposer une nuit au réfrigérateur.

    Le lendemain, ajouter peu à peu une tête d'ail bien écrasé en pommade par kilo de viande, le reste du bouillon, une cuillerée à café de sel, malaxer soigneusement une dizaine de minutes et réservez 30 minutes au réfrigérateur. Avec les mains mouillées d'eau froide former une vingtaine de rouleaux de viande (8/10 cm de long et 3 cm de diamètre). Laisser reposer encore une heure au frais.

    • Grillés: au grătar / gril (braise, barbecue, plancha) sur deux ou trois côtés maximum. Humecter de temps en temps jusqu’à ce qu’ils soient croustillants mais moelleux à l'intérieur. Trop griller tue saveur et arômes.

    • Au four: Badigeonnez-les légèrement d’huile et rangez-les dans un plat sans qu’ils se touchent. Faire chauffer au maximum le gril du four. Près de la résistance, les dorer 8 minutes en les humectant au pinceau et en les retournant à mi-cuisson avec une spatule ou une pince.

    Les bons mititei sont rares: La viande doit être hachée finement, la pâte malaxée patiemment et avoir longuement reposé au frais; par sa longueur et son intensité, leur cuisson doit avoir su allier un extérieur croustillant et un intérieur moelleux, ce qui est hors de portée des préparations de cantines ou de restaurants. Ils ne sont délicieux que domestiques (mici de casă) et s’accompagnent traditionnellement de poivrons cuits au four avec de l'ail et du persil, de concombres marinés, de moutarde de raifort et de mămăligă (polenta) et mujdei* (sauce à l'ail) ou de fasole bătută (caviar de haricots). De bonnes frites vont très bien aussi sans oublier bière blonde glacée et papanas (blinis) chauds.

    *Préparation du mujdei (du français «mousse d'ail» et du roumain «must de ai», moût d'ail). Écraser cinq gousses d'ail et les amalgamer énergiquement au mortier avec de l'huile d'olive (là-bas on utilise beaucoup et pour tous usages de l'huile de tournesol) à volonté, de l'aneth haché, jusqu'à obtention d'une pommade. La mélanger ensuite énergiquement avec la crème fraîche, aigre ou de yaourt selon les goûts, saler et poivrer. — © Irma Cordemanu, 2017.

lundi 16 octobre 2017

Éli Lotar (1905-1969).


«Demandez à un Roumain ce qu’il pense du photographe Éli Lotar. Sauf exception, on haussera les épaules. Connais pas. Ajoutez alors que c’est le fils du poète Tudor Arghezi: soudain, le regard s’éclaire» (Clément Bénech, Libération, 24 mars 2017).

À l’aube du siècle, le poète et sa compagne Constanța  Zissu ne sont pas mariés. Quand celle-ci est enceinte, le couple quitte la Roumanie orthodoxe pour la France, afin de cacher cette grossesse illégitime. Eliazar Lotar Teodorescu naît quelques mois plus tard, le 30 janvier 1905 à Paris. Cependant le couple se sépare en 1915, et c’est à Bucarest que celui qui deviendra Éli Lotar grandit et poursuit ses études, élevé par ses grands-parents.

En 1924 il revient en France pour entamer une carrière d’acteur qu’il abandonne rapidement, et rejoint le réseau culturel roumain que fréquentent de nombreux artistes. Il obtient la nationalité française en 1926 et la même année fait la rencontre déterminante de la photographe allemande Germaine Krull dont il devient l’assistant, et le compagnon durant trois ans. À ses côtés il  s’inscrit à l’avant-garde du mouvement hérité du constructivisme russe incarné par «La nouvelle vision», dont le peintre et photographe Alexandre Rodtchenko est l’un des précurseurs. Grâce à l’apparition d’appareils plus maniables permettant des angles de vue inédits, la photo s’émancipe des conventions du siècle précédent. Plongées et contre-plongées, déséquilibres dans la composition, donnent une dimension documentaire aux images. Parallèlement à son travail artistique il est engagé comme photographe de plateau pour Marcel L’Herbier, Yves Allégret et Pierre Prévert. Dès la crise de 1929, il s’éloigne de Germaine Krull, participe à quelques expositions mais son œuvre est essentiellement destinée à illustrer la presse écrite. Il côtoie les surréalistes, collabore avec des metteurs en scène de théâtre et des écrivains. Georges Bataille lui commande des images pour "A comme Abattoir" du «Dictionnaire critique» de la revue Documents. C’est à cette occasion qu’il réalise un reportage remarqué aux abattoirs de La Villette. Antonin Artaud et Roger Vitrac lui demandent d’illustrer la brochure manifeste destinée à relancer le théâtre Alfred Jarry alors en péril.

Le théâtre Alfred Jarry - Roger Vitrac, photomontage Eli Lotar.
De plus en plus attiré par le cinéma, il apprend le métier de chef opérateur auprès de Joris Ivens pour son reportage Zuiderzee (Mer du Sud), qui témoigne de la lutte de l’homme contre la nature en mer du Nord, et fréquente les cinéastes majeurs de l’époque. En 1932-1933, Lotar tient la caméra pour le documentaire ethnographique Terre sans pain de Luis Buñuel, qui dépeint la vie précaire des habitants sur les terres stériles de la région de Las Hurdes. Accusé de donner une image déplorable de l’Espagne, le reportage est censuré par le gouvernement jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Manuel Azaña (Front Populaire espagnol). À la fin du tournage il part six mois à bord d’un voilier avec Jacques-André Boiffard, l’assistant de Man Ray et retourne en 1936 fêter la victoire du Front Populaire en Espagne. En juillet Jean Renoir l’engage comme photographe pour Une partie de campagne, qui ne sortira qu’après la guerre. En 1938 il épouse Elisabeth Makosvka, peintre et photographe et, la même année, ramène d’un séjour en Indochine un matériel considérable. Parti vivre à Nice en 1941 il ouvre un studio photo avant de rejoindre bientôt la Résistance.

Artiste engagé d’extrême gauche, Lotar réalise en 1945 son œuvre phare Aubervilliers, court métrage commandé par Charles Tillon maire de la municipalité, pour dénoncer la politique menée par la mairie de Pierre Laval de 1923 à 1944. Avec scénario et commentaires de Jacques Prévert et une musique de Joseph Kosma, il produit un film poétique et social sur la misère urbaine et le désarroi de la population ouvrière face à l’industrialisation. Le film est présenté en 1946 au premier festival de Cannes dans la catégorie du documentaire social, et marque la fin de sa carrière de photographe. Il se consacre aux documentaires de voyage et part en Pologne l’année suivante à la recherche du corps et des archives de son ami écrivain journaliste Pierre Unik, qui avait également participé à Terre sans pain, disparu en 1945 après s’être enfui d’un camp d’internement. Aubervilliers reçoit le Grand Prix du film poétique du Festival de Knokke-Le-Zoute (Belgique) en 1949. En 1951 il retourne en Roumanie avec l’idée d’un film qui n’aboutira jamais.

À la fin des années 50, il n’a plus de projets et se réfugie dans l’atelier du sculpteur Alberto Giacometti. Ils entament à partir de 1963 une étroite collaboration où Lotar photographie l’artiste au travail, tandis que Giacometti réalise trois bustes de son ami et dernier modèle : Lotar I, Lotar II et Lotar III.


Cette année 2017, une rétrospective de l'œuvre d’Éli Lotar rassemblait au musée du Jeu de Paume une centaine de photographies originales, des images inédites de ses voyages, des films, de nombreux documents et coupures de presse, qui témoignent de l'engagement social et politique de l'artiste. La presse roumaine annonçait l'événement ainsi: «Exposition à Paris du fils de Tudor Arghezi». — © Irma Cordemanu, 2017.



vendredi 6 octobre 2017

Les enfants de Ceaușescu

Orphelinat de Negru Voda, Les enfants de Ceaușescu, RTBF.
Reportage tourné dans un foyer pour mineurs déficients non récupérables.

Rappel des faits:

Décret 770 promulgué en 1966 par le régime de Ceaușescu et abrogé en 1989 marquant l'interdiction de l'avortement. La dictature ultra-nataliste du Conducător entraine un nombre considérable d'avortements clandestins effectués dans des conditions déplorables, causant ainsi la mort de 11 000 femmes.
• Deux millions d’enfants de la « génération décret » naissent à cette période.

En deux ans les naissances sont multipliées par deux, le pays est vite dépassé par les effets de ces mesures. La politique d’incitation à la natalité ne donne pas moyen aux familles défavorisées de subvenir aux besoins de leurs enfants, et les contraint sciemment à l’abandon. Face aux dérives perverses de ce décret et afin de prendre en charge l’afflux des enfants, la loi n°3 du 26 mars 1970 est adoptée. Elle conduit à la création de différentes institutions d’accueil. 

La pouponnière jusqu’à l’âge de trois ans est la première étape du projet politique visant à retirer les enfants de leurs familles biologiques sous prétexte de soins, évidemment non prodigués, pour les soumettre déjà à l'autorité du régime.



Plus grands, les enfants sont placés dans différents établissements obéissant à une typologie bien définie: 
  • Maisons pour enfants scolarisés de six à dix-huit ans (casa de copii).
  • Foyers pour mineurs déficients non récupérables.
  • Écoles de correction destinées aux jeunes délinquants.
  • Maisons pour aliénés.
  • Instituts pour séropositifs.

Orphelinat de Negru Voda, Les enfants de Ceaușescu, RTBF.
Reportage tourné dans un foyer pour mineurs déficients non récupérables.
Ces institutions, abusivement nommées orphelinats après la révolution, servent les objectifs du pouvoir en conditionnant ces jeunes citoyens au service de l’État. L'insalubrité effroyable des lieux et la maltraitance dont ils sont victimes poussent les aînés à gripper le système par la violence envers les plus jeunes pour se faire obéir d'eux, bien souvent sous le regard consentant des éducateurs. Fugues, disparitions, tous les moyens sont bons pour tenter d'échapper à l'institution.

À la chute du régime en 1989, le monde occidental découvre avec stupeur le sort tragique réservé aux dix mille victimes de la politique nataliste de Ceaușescu.

Élisabeth Blanchet au centre, casa de copii de Popricani, 1997.
Bouleversée par les images enfin diffusées en Europe, Élisabeth Blanchet, alors étudiante, décide de son avenir de photographe et journaliste. Entre 1993 et 2000 elle se rend régulièrement à la casa de copii de Popricani, située au nord-est de la Roumanie, pour venir en aide aux enfants de l'établissement. Elle effectue un long travail de documentation décrivant leur quotidien après la révolution et met en lumière les lacunes du nouveau régime dont les enfants institutionnalisés sont les premières victimes. Même si la législation s'adapte peu à peu aux normes européennes en matière éducative, la misère prend le relais de la terreur, et les familles menacées par la pauvreté continuent de mettre leurs enfants à l'orphelinat dans l'espoir qu'ils soient sauvés.

Casa de copii entre 1993 et 2000 - © Élisabeth Blanchet.

  En 1997 Christian Tabaracu, secrétaire d'État à la protection de l'enfant obtient l'abrogation partielle de la loi de 1970, favorisant le placement familial, mais ne dispose pas des moyens suffisants pour l'appliquer. L'Union européenne, qui a distribué 75 millions d'euros entre 1990 et 1996 pour la cause des enfants roumains coupe ses subventions, à la suite de divers scandales accusant les intermédiaires roumains de détournement des fonds.

Paul à l'orphelinat en 1997 - © Élisabeth Blanchet.
  En décembre 2006 à la veille de l'entrée du pays dans l'Union Européenne, la photo-journaliste Élisabeth Blanchet retourne en Roumanie pour approfondir son travail documentaire entamé dans les années 90 et retrouver les anciens de la casa de copii de Popricani, fermée en 2002. Aidée du journaliste Guy-Pierre Chomette elle réalise en 2009 une vingtaine de portraits qu'elle associe sous forme de dyptiques aux photographies qu'elle avait réalisées d'eux dans les années 90. À travers ses fresques d'images, Élisabeth Blanchet restitue une mémoire à cette génération issue de la politique ultra-nataliste de la dictature. En 2012 elle publie le livre Les orphelins de Ceaușescu, 20 ans après, et ses photos sont exposées à l'Institut culturel roumain de Paris. À l'issue de cette exposition une ancienne pensionnaire de l'orphelinat, adoptée par une famille française, la sollicite pour témoigner de son histoire. Élisabeth Blanchet fait appel à Ursula Wernly Ferguy pour réaliser le reportage intitulé L'Enfant du diable. Elle est élue membre d'honneur de l'association française Orphelins de Roumanie en 2015 et se concentre sur un projet autour de l'archive photographique pour aider ces jeunes adultes à retrouver une identité. — © Irma Cordemanu, 2017.
   

© Élisabeth Blanchet
1995. Daniel dans la cour de l’orphelinat de Popricani. 2008. Dans la chambre qu’il loue dans une maison du village. À vingt-six ans, il est devenu l’homme à tout faire de l’ancien orphelinat, aujourd’hui un centre pour handicapés.

L'enfant du diable, réalisé par Ursula Wernly Ferguy.



P.S. Née en 1967 à Sucevița mais profondément désirée, ne suis heureusement pas une decreţel / née sur commande, née par décret, grâces soient ici rendues à mon père et à ma mère. — © Irma Cordemanu, 2017.