lundi 18 septembre 2017

Le Paris de Constantin Brâncuși.


Constantin Brâncuși (19 février 1876, Hobița, Roumanie - 16 mars 1957, Paris) travaille comme apprenti tonnelier à dix-huit ans avant d'exercer divers petits métiers. Il entre en 1894 aux Arts et Métiers de Craiova puis étudie la sculpture à l’École nationale des beaux-arts de Bucarest.

La légende veut qu'il se soit rendu à pied à Paris en 1904, où il gagne sa vie comme plongeur chez Chartier puis chez Mollard, brasseries mythiques aujourd’hui. Un an plus tard, il est admis aux Beaux-arts auprès du sculpteur Antonin Mercié, qui le recommande bientôt pour divers salons. Sur la suggestion de deux de ses modèles, les roumaines Otilia de Kozmutza et Maria Bengescu, Auguste Rodin le rencontre puis l’engage en 1907 comme assistant dans son atelier de Meudon. À peine un an plus tard, il quitte le maître et déclare: «Rien ne pousse à l’ombre des grands arbres». Il s’installe 54 rue du Montparnasse et fréquente ses amis artistes à la Closerie des Lilas. Il a déjà créé Le baiser en 1909, qu’il reprendra souvent. Dès 1910, l'ami médecin roumain Solomon Basile Marbe lui commandant un monument funéraire pour Tanioucha Rachevskaia, une étudiante russe de vingt-trois ans qui vient de se suicider par amour, il en réalise une version plus imposante, visible au cimetière de Montparnasse.


En 1910-1912, Măiastra ouvre sa série des Oiseaux — vingt-neuf entre 1910 et 1944 — en référence aux contes de sa terre natale. L’année de la mort de sa mère (1919), il crée le célèbre Oiseau d’or en bronze poli. «Le corps de l’oiseau est fait de l’air qui l’entoure, sa vie est faite du mouvement qui l’emporte», cette longue déclinaison qui incarne le plus explicitement son rapport au monde ne renierait pas cette phrase de Gaston Bachelard, Une Philosophie des silences et des timbres.

En janvier 1916, il emménage dans un atelier du XVe arrondissement, 8 impasse Ronsin. Achevée en 1918, sa première Colonne sans fin symbolisant la liaison entre le ciel et la terre fait écho aux motifs des habitations paysannes de son village natal, Hobița, liés au thème mythologique de l’axis mundi. Elle montre combien, à la suite de Rodin, Brâncuși accorde une extrême attention à la fusion des formes et des mouvements entre la sculpture et son socle.

Venue à Paris en 1919, son élève Miliţa Petraşcu (1892-1976) deviendra une célèbre plasticienne d'avant-garde et l'une des plus grandes sculptrices roumaines du siècle. Installé en France en 1920, Ezra Pound s’enthousiasme aussitôt pour l’œuvre de Brâncuși et publie sur lui un important essai enrichi de vingt-quatre reproductions dans une livraison de Little Review à lui entièrement consacrée. Brâncuși se lie d’amitié avec Tristan Tzara, participe aux soirées Dada et plaide en sa faveur lors du congrès de Paris dans les conflits qui l’opposent à André Breton en 1922. Tzara lui présente sa grande amie Nancy Cunard, femme de lettres et militante anarchiste. Elle lui inspire plusieurs sculptures dont La Jeune Fille sophistiquée en 1928. Ses œuvres sont présentées dans le cadre de l'exposition Tinerimea Artistica à Bucarest.

Durant les années 1920-1930, il agrandit son atelier impasse Ronsin au 11, y organise de nombreuses soirées musicales avec ses amis roumains, dont le célèbre compositeur Marcel Mihalovici avec qui il entretient une abondante correspondance. Brâncuși le sollicite pour écrire un livre, en lui confiant qu’il en avait refusé l'idée avec Ezra Pound de peur qu’il fasse sur lui littérature. Ami de longue date, Erik Satie fréquente aussi l’impasse Ronsin. Très proche de Brâncuși durant ces années, la danseuse Lizica Codreanu interprète à l’atelier ses Gymnopédies le 16 juin 1922: il la photographie dans un costume qu'il a créé pour elle. Sa sœur Irina Codreanu devient l’élève du sculpteur de 1924 à 1928. Il aime d'ailleurs s’entourer d’apprenties femmes, mais il leur donne des prénoms masculins pour oser affirmer une autorité.

En 1926, il effectue son premier voyage aux États-Unis à l'occasion de sa troisième exposition personnelle aux Wildenstein Galleries de New York. Alors qu’une quatrième s’y prépare l’année suivante, la douane américaine intercepte ses sculptures convoyées par Marcel Duchamp, dont L’Oiseau dans l’espace. L’administration ne les considère pas comme des œuvres d'art et impose une taxe de 40% à la vente sur le territoire américain. S'ensuivra un procès retentissant, qui produira une nouvelle définition légale de ce qui est art. Le jugement est prononcé en faveur de Brâncuși le 26 novembre 1928.

En 1929, son compatriote poète et écrivain Ilarie Voronca lui demande d'illustrer son livre Plantes et Animaux. Les encres destinées à l'ouvrage sont alors exposées à Bucarest. En 1930 sa Colonne sans Fin en plâtre atteint sept mètres de haut et s'encastre dans la grosse poutre de son plafond. Il loue l'atelier mitoyen pour installer son matériel lourd, construit un siège en bois pour téléphoner, my telephon chair, et confectionne de même tous ses objets utilitaires et outils de travail. À l'initiation de Man Ray, il entretient une relation féconde entre ses sculptures et leurs images, achète du matériel et réalise des films avec l’idée d'animer et d'illuminer ses œuvres.

Cette même année il rencontre la pianiste Vera Moore (1896-1997) lors d'un concert parisien, et nourrira toute sa vie pour elle une passion mouvementée. En naîtra John en 1934, qu'il ne reconnaîtra pas et dont il ne mentionnera jamais l'existence. Il n'évoquera pas davantage cet amour de la maturité, parlant toujours de son «amour idéal pour une femme idéale». Dans The saint of Montparnasse (1965), Peter Neagoe raconte qu'elle «réunit les traits de toutes les amours de Brâncuși. C'est d'un personnage imaginaire que le héros se sépare pour se consacrer à son œuvre».

En 1935 la Ligue nationale des femmes de Gorj souhaite dédier un monument à la mémoire des héros de la région morts pendant la guerre de 1914-1918 sur les rives du Jiu. Brâncuși accepte et propose un ensemble de trois œuvres. Après que l’exposition universelle de 1937 à Paris lui a consacré une salle entière, il part le 25 juillet en Roumanie pour choisir le lieu d’érection de la Colonne sans fin, crée sa forme définitive et confie les travaux à l’ingénieur Ștefan Georgescu-Gorjan. Ils décident d’une hauteur de trente mètres. Sa réalisation en étroite collaboration avec des spécialistes roumains lui donne l’occasion de travailler avec des ouvriers du pays et des matériaux de la région. Inauguré le 27 octobre 1938 à Târgu Jiu, l’ensemble monumental symbolise une passerelle entre France et Roumanie réunies en une seule patrie mais, à travers cette Colonne sans fin érigée comme une colonne vertébrale, l’édifice évoque plus spirituellement la relation de l’homme avec l’univers.

En 1939 après la déclaration de la guerre, il revient au thème du Baiser comme expression d'harmonie et de fraternité. En contact étroit avec Vera Moore qui se retire en Indre-et-Loire avec leur fils, ils échangent des vivres et se soutiennent. Revenue à Paris après la guerre, elle ne cessera de le seconder, négociant auprès des collectionneurs étrangers, assurant la correspondance avec Chicago pour un projet de Colonne sans fin monumentale au bord du lac Michigan, qui ne verra malheureusement pas le jour en raison de l'état de santé du sculpteur.


En 1941, il possède impasse Ronsin cinq ateliers sous une verrière si lumineuse qu'il y cultive du tabac pour ses pipes et cigarettes. En 1947, il rencontre les peintres roumains Alexandre Istrati (1915-1991) et Natalia Dumitresco (1915-1997) et les héberge chez lui l'année suivante. Il obtient la nationalité française en 1952, reçoit beaucoup de demandes d'aide ou de conseils d'amis artistes mais aussi d'inconnus roumains. Très attaché à ses origines et au-delà de toutes considérations politiques, il se tient constamment informé du pays, correspond abondamment avec son ami peintre Max Hermann Maxy, devenu directeur du Musée national d'art et professeur à l'Institut d'arts plastiques de Bucarest. Il obtient un vif succès dans son pays et participe à de nombreuses manifestations collectives mais c'est seulement en décembre 1956 qu'une exposition lui est entièrement consacrée au Musée national. Il décide alors de léguer son atelier-œuvre à son pays d'accueil sous réserve que le Musée s’engage à le reconstituer. Après sa mort le 16 mars 1957, une célébration a lieu à l’église orthodoxe roumaine des Saints-Archanges, rue Jean-de-Beauvais et il est enterré au cimetière du Montparnasse.


Exécuteurs testamentaires du sculpteur, Natalia Dumitresco et Alexandre Istrati veillent à l’entretien des ateliers qu’ils feront déménager dans un premier temps au Musée national d’art moderne en 1962, selon les volontés de Brâncuși. Comme le plafond de la salle est trop bas, ils sont contraints de faire couper l’une des Colonnes sans fin. En 1977, l’ensemble des ateliers est transféré face au musée Pompidou et reconstitué à l’identique, mais les inondations de 1990 obligent le musée à le fermer pour effectuer d’importants travaux. L’architecte italien Renzo Piano chargé de l’actuelle reconstitution terminée en 1997, a réussi à transmettre l’unité créée par Brâncuși entre ses sculptures dans un espace intime baigné de lumière, à l’abri de l’effervescence de la Piazza de Beaubourg. — © Irma Cordemanu, 2017.

Les trois photographies de l'atelier de Constantin Brâncuși reconstitué sur la Piazza à Paris sont de Sophie Vianey, 2017.

mercredi 13 septembre 2017

Poivrons farcis au riz / Ardei umpluţi cu orez.



     Il faut compter au moins deux poivrons par personne, donc ici une dizaine.

     Émincer finement deux gros oignons et hacher deux carottes avant de les compoter dans du saindoux ou, à défaut, de l'huile d'olive, à couvert et à feu doux, sans les laisser se dessécher et brûler, les détendre régulièrement avec un peu de vin blanc.

     Lorsque ce fond est étuvé, ajouter deux tomates pelées coupées menu fraîches ou en conserve — avec le temps ma main est devenue plus légère sur la sauce tomate qu'il faudrait normalement confectionner pour ce plat et ajouter au fond, et mes plats sont donc moins "rouges" —, aromatiser selon les goûts et les humeurs de fenouil, sarriette, paprika, persil, aneth, sel et poivre, piment facultatif, un bon verre de riz à remuer délicatement pour qu'il s'enrobe de ce fond, durant deux minutes maximum.

     Dans un saladier, incorporer cette préparation à 800 grammes de viande hachée (mélange par moitié de porc et de bœuf), deux œufs et une botte de persil ciselé, découper la queue des poivrons en couvercle, les vider de leurs nervures et de leurs graines, les remplir de la farce sans trop tasser car le riz gonflera, et les refermer avec leurs queues respectives.

     Toujours sans trop les serrer, caler cependant les poivrons debout dans un pot à four de taille appropriée, les recouvrir d'eau (que le riz devrait boire peu à peu), deux ou trois feuilles de laurier, sel et poivre avant de les enfourner à feu doux à 200° pendant une heure.

     Servir très chaud avec des tranches de mămăligă (polenta) tiède ou froide et une cuillerée de smântână froide, crème aigre conditionnée par Danone par exemple pour les épiceries roumaines. À défaut, utiliser du yaourt, ou de la crème fraîche. Le contraste chaud / froid est indispensable. À partager de préférence aussitôt et le jour même, les poivrons ont tendance à s'oxyder rapidement.

     Même si on peut remplacer facilement les poivrons par les feuilles de vigne, la différence avec les  sarmale reste importante: leur farce est au pain trempé et non au riz et surtout, comme on le voit dans leur recette, leur cuisson doit se faire sur un lit de choucroute, ce qui ne se marierait guère avec des poivrons. — © Irma Cordemanu, 2017.