jeudi 1 juin 2017

Monica Lovinescu (1923-2008) et Virgil Ierunca (1920-2006).


Après Elisabeta Rizea, voici deux autres figures emblématiques et méconnues de la résistance au régime communiste en Roumanie. À l'aube des années 40, la femme de lettres et journaliste Monica Lovinescu (1923-2008) rencontre à la faculté de lettres de Bucarest Virgil Ierunca, né à Lădești en 1920 et fils d’agriculteurs. Journaliste dès 1939, philosophe, critique littéraire et farouche démocrate en butte aux régimes successifs. Virgil est emprisonné en raison de ses articles jugés subversifs avant de s’enfuir de son pays en 1947 pour obtenir l’asile politique en France.

Née à Bucarest, Monica est la fille d’Eugen Lovinescu, écrivain renommé décédé en 1943 et considéré plus tard comme auteur décadent par le régime communiste. Après la guerre elle collabore à quelques revues littéraires. Le célèbre dramaturge et fondateur du roman moderne roumain Camil Petrescu, l'engage en 1946 comme assistante au Théâtre national de Bucarest. La même année, entourée de nombreux intellectuels, elle fonde le cercle littéraire des Amis d'Eugen Lovinescu pour entretenir la mémoire de son père. En 1947, munie d'une bourse accordée par l'Institut culturel français, Monica rejoint son compagnon en exil à Paris. En raison du totalitarisme sévissant dans son pays, elle décide de rester en France et obtient à son tour l'asile politique en 1948. Ils ne se quitteront plus jusqu’à leur mort.

Elle collabore alors à des revues littéraires engagées ainsi qu'à des publications en roumain distribuées aux États-Unis où la diaspora est importante, et travaille pour des compagnies théâtrales d'avant-garde. Le couple rencontre Emil Cioran, déjà installé en France depuis 1937, Eugène Ionesco et Mircea Eliade exilé depuis 1945. Ces premières années en France sont matériellement difficiles, mais leur obstination à maintenir un débat permanent avec leur pays les mène dès 1951 à travailler à la section en langue roumaine de l'ORTF, où ils animent des émissions littéraires et musicales. L'acharnement de Monica à dénoncer la répression culturelle est exacerbée par un tragique épisode personnel. En 1950 l'appartement familial de Bucarest est perquisitionné et saisi par la police, la bibliothèque brûlée, et la mère de Monica, Ecaterina Bălăcioiu-Lovinescu est contrainte de vivre recluse dans une seule pièce du logement. En 1958, accusée d'insubordination et de complicité avec sa fille, elle est condamnée à dix-huit ans d'emprisonnement. Alors âgée de 71 ans, elle meurt deux ans plus tard.

À partir de 1962, le couple collabore à Radio Free Europe pour des chroniques culturelles visant à maintenir le dialogue avec les Roumains. Fondée en 1950 et financée par le Congrès américain avec la participation de la CIA, cette radio avait pour objectif de combattre le communisme et de diffuser une information alternative à la propagande des pays de l'Est. Les chroniques qu'ils animent ont un impact considérable malgré les tentatives de dénigrement des autorités roumaines. Leurs émissions deviennent le symbole de la résistance et de l'opposition au régime de Ceaușescu arrivé au pouvoir en 1965. Le 18 novembre 1977, devant son domicile, Monica est victime d'un attentat commandité par la Securitate. Gravement blessée, elle ne cède pas à l'intimidation et continue de dénoncer les exactions de la dictature. 

Le régime est enfin renversé en décembre 1989. L'année qui suit, Eugen Lovinescu est nommé à titre posthume membre de l'Académie roumaine. Sa fille Monica rend visite à son pays, elle est acclamée par la foule et reçue par le ministre de la culture, Andrei Pleșu. Sceptique envers le nouveau gouvernement, et malgré ses avances, elle décide de rester vivre à Paris. La collaboration du couple à Radio Free Europe dure jusqu'en 1992. Jusqu'à leur mort ils poursuivront avec obstination un minutieux travail d'écriture. Leurs publications rassemblent la somme de leurs chroniques, journaux et mémoires, jamais édités en français, à l'exception d'un court texte de Virgil, Le laboratoire concentrationnaire de Pitești (1949-1952), publié en 1996. Ce livre relate les expériences tortionnaires perpétrées entre 1949 et 1952 dans la célèbre prison de Pitești. La même année, Monica reprend enfin la jouissance de l'appartement familial à Bucarest. Elle y crée une fondation consacrée à l'intensité culturelle roumaine, dotée d'une importante bibliothèque. Leur maison parisienne, 8 rue François Pinton dans le XIXe, devient le lieu de rendez-vous incontournable des intellectuels exilés en France, et des Bucarestois de passage. Aujourd'hui propriété de l’État roumain, elle abrite l'association Ierunca Lovinescu qui assure la préservation du lieu et sa mémoire.

Virgil Ierunca décède le 28 septembre 2006 et son épouse deux ans plus tard le 20 avril 2008. Les obsèques de Monica sont célébrées à l'Église Orthodoxe Roumaine, rue Saint-Jean-de-Beauvais et les urnes funéraires du couple sont transférées par avion gouvernemental à Bucarest. Des obsèques nationales sont organisées par le président Traian Băsescu. L’Union roumaine des Écrivains et de la faculté de Lettres de Bucarest rapatrie la bibliothèque et les archives radiophoniques du couple. Puisse la mémoire de Monica Lovinescu et Virgil Ierunca être préservée au-delà de ces marques officielles, et leur combat ne jamais tomber dans l'oubli. — © Irma Cordemanu, 2017.