vendredi 23 juin 2017

23/24 juin: la fête des gaillets.


   Dans la seule nuit du 23 au 24 juin se rendent visibles Sânziana / Drăgaica et son cortège nuptial des Sânziene, sortes de belles vestales dansantes et virevoltantes vivant dans les forêts et les grottes et liées à la végétation, en particulier aux simples et aux plantes médicinales. "Sânziene" désigne aussi les fleurs de gaillet (Galium verum ou caille-lait), jaunes comme le soleil, la lune et le solstice, connues pour assurer la fertilité, la protection du bétail et des maisons, et pour leurs vertus cicatrisantes, antispasmodiques, diurétiques, antiseptiques ou contre les affections respiratoires.


     Cette fête a clairement des origines solaires, autour de la Grande Déesse néolitique, lunaire, équinoxiale et agraire puis en Dacie et Dacie romaine, souvenir de Héra / Artémis grecque, de la déesse Diana de Sarmizégétuze. Si le nom dace s'est perdu et si le nom slave est "Drăgaica", "Sânziana" d'origine latine vient donc très probablement de Sancta Diana.

     Selon l'ethnologue Florin Ionuţ Filip-Neacşu: «Les Sânziene sont des divinités qui, lors du solstice d'été, descendent sur la terre et la bénissent, par la ronde qu'elles dansent. À ce moment-là, le Soleil est le plus proche de la Terre. Personne n'avait le droit de regarder la danse des Sânziene, car on courait le risque d'être aveuglé, de tomber malade, de devenir fou, bref de "perdre sa tête" comme on dit».


     Par groupes de cinq à sept en habits de fêtes, les jeunes filles cueillent ces fleurs de gaillet, s'en tressent des couronnes autour de la tête et de la taille. Elles choisissent parmi elles Sânziana / Drăgaica qui, vêtue comme une mariée, porte une gerbe de blé et, prêtresses du soleil, les autres jeunes filles vêtues de blanc portent un voile fleuri. Accueillies au village par les jeunes hommes qui les arrosent, elles dansent en ronde et jettent des couronnes et des bouquets de gaillets au-dessus des toits des maisons; des étables, des ruches, des potagers et des vergers, et tiennent aussi dans leurs mains faucilles et épis de blé. Le soir, avant de s’endormir, elles en mettent sous leurs chevets afin de découvrir en rêves leurs futurs époux. 

     Liée au solstice, à la fertilité et à la féminité, cette fête solaire et païenne est récupérée par l'Église vers le Ve siècle pour célébrer la naissance de Jean-Baptiste. «Il faut que lui grandisse et que moi je diminue», dit l'apôtre Jean à ses disciples jaloux de voir leur maître perdre de l'importance au profit de Jésus (Jean 3, 30). Beau syncrétisme que cette naissance de Jean-Baptiste — de quelques mois l'aîné de son cousin Jésus qui recevra de lui l'eau du Jourdain et qui choisit par deux fois de s'effacer devant lui — fêtée alors que l'astre de vie ne peut que décliner selon la loi terrestre des saisons. Voilà qui mérite d'intimes méditations, moins sur le sens proprement religieux (et clérical) que sur la profondeur spontanée des assentiments populaires.

     Toujours selon Filip-Neacşu: «Dans le sud du pays, dans cette même période on fait la danse des Căluşarii pour protéger les communautés roumaines de ces divinités si puissantes» qui localement sont parfois confondues avec les Iele, femmes plutôt malfaisantes, ce qui rappelle aussi que Diane / Junon, déesse de la chasse et des bois, était devenue la sainte patronne des sorcières, sœur et épouse de Lucifer. La danse des Căluşarii (latin caballus / cheval; en roumain cal, d'où  la danse căluş, des hommes-chevaux donc) est strictement une danse d'hommes costumés pour la circonstance de chemises cousues de fil rouge, de chapeaux à clochettes, pompons et rubans, chaussés de bottes à éperon, armés de massues, de drapeaux et de sabres, parés de boucliers et de plantes médicinales d'abord exorcisées à l'église.

   Filip-Neacşu encore: «Dans de nombreux villages roumains, on garde toujours la tradition selon laquelle les jeunes filles portent des couronnes de fleurs la nuit des Sânziene, alors que les jeunes hommes jettent des couronnes de fleurs au-dessus des toits des maisons où habitent les jeunes filles célibataires».

     Dès cette nuit où commence pourtant l'été, l'année se tourne vers l'hiver: les jours raccourcissent, les fleurs perdent leurs arômes et leurs vertus, les lucioles apparaissent. La fête est également appelée "Le jour ou le coucou arrête de chanter". En effet, il ne chante que trois mois par an: précisément du 25 mars — jour de l'Annonciation et équinoxe de printemps — au 24 juin, solstice d'été et nuit de la Saint-Jean. Qu'il cesse de chanter avant ce jour précis, l'été sera sec.

     Dernier approfondissement de cette fête solaire, depuis 2013 à l'initiative de la communauté La blouse roumaine sur Facebook constituée par près de deux cent mille personnes, la journée Internationale de la blouse roumaine (Ziua Universala a Iei) est célébrée dans cinquante-cinq pays et cent trente villes. Depuis 2015, sur l'initiative de Muriel Browser, maire de Washington, la capitale des États-Unis fête officiellement tous les 24 juin The Universal Day of the Romanian Blouse. — © Irma Cordemanu, 2017.


lundi 5 juin 2017

Ciorba de peste / soupe de poissons du Delta.


     Comme les poissons roumains sont aux deux-tiers des poissons d'eaux douces (lacs ou rivières de montagnes) ou surtout d'eaux mêlées, dans le delta du Danube, il vaut mieux sur nos marchés ou chez nos poissonniers trouver selon les saisons un kilo de sandre, alose, carpe particulièrement pêchée et appréciée, silure (dont le géant somn), perche ou brochet (sans parler de ces soupes de légende de brochets, saumons, esturgeons, qui entraient couramment dans la composition des soupes de pêcheurs au sud du Delta, non loin de Tulcea), en tous les cas du poisson blanc assez épais.

     Le ou les poissons écaillés et vidés aussi de leurs branchies, garder têtes et queues et couper le poisson en gros tronçons. On hache menu un oignon, en petits dés un céleri-rave, trois carottes, deux pommes de terre, un panais, deux poivrons et deux tomates pelées, on les cuit dans deux litres d'eau au moins dans une cocotte en fonte si possible, de l'oseille, du poivre et du sel.


     L'acidité propre à toute ciorba vient du borș, obtenu à partir de la fermentation du son de blé deux jours à l'avance aidée d'un peu de levain, ou vendu en bouteilles ou en préparation déshydratée (Maggi par exemple) dans les magasins spécialisés. En l'absence de borș, ajouter du petit lait ou de la crème aigre ou tout simplement du jus de citron, voire du vinaigre.

     Faire cuire la soupe un quart d'heure avec les têtes et les queues, y saisir les morceaux de poisson pendant vingt minutes encore, pas davantage. Ajouter à la fin, à défaut de livèche (parfois appelée herbe à Maggi justement, alors que ces produits n'en contiennent pas, contrairement au sel de céleri par exemple, en réalité sel de livèche!), feuilles ciselées d'aneth de persil et surtout de céleri, de goût très analogue. On la sert dans des bols. Avec des enfants, le chic est de la servir dans une boule de pain creusée en bol. Le poisson ne doit pas être trop cuit: souvent il sera d'ailleurs servi à part, à côté de la soupe. Proposer aussi de la mămăligă  (polenta) et sauce à l'ail dite mujdei à disposition des soupeurs, déjà en accompagnement d'une entrée d'écrevisses grillées, plus traditionnellement servies avec de la scorcolga.

  
     • Préparation du mujdei (du français «mousse d'ail» et du roumain «must de ai», moût d'ail). Écraser cinq gousses d'ail et les amalgamer énergiquement au mortier avec de l'huile d'olive (là-bas on utilise beaucoup et pour tous usages de l'huile de tournesol) à volonté, de l'aneth haché, jusqu'à obtention d'une pommade. La mélanger ensuite énergiquement avec la crème fraîche, aigre ou de yaourt selon les goûts, saler et poivrer.
     • Préparation de la scorcolga (sauce pour les écrevisses grillées). Sauce épaisse de la Dobroudja (région du Delta) composée d'une purée de noix et de mie de pain pilées avec du lait, du sel, du poivre, du jus de citron et un peu d'huile. — © Irma Cordemanu, 2017.

jeudi 1 juin 2017

Monica Lovinescu (1923-2008) et Virgil Ierunca (1920-2006).


Après Elisabeta Rizea, voici deux autres figures emblématiques et méconnues de la résistance au régime communiste en Roumanie. À l'aube des années 40, la femme de lettres et journaliste Monica Lovinescu (1923-2008) rencontre à la faculté de lettres de Bucarest Virgil Ierunca, né à Lădești en 1920 et fils d’agriculteurs. Journaliste dès 1939, philosophe, critique littéraire et farouche démocrate en butte aux régimes successifs. Virgil est emprisonné en raison de ses articles jugés subversifs avant de s’enfuir de son pays en 1947 pour obtenir l’asile politique en France.

Née à Bucarest, Monica est la fille d’Eugen Lovinescu, écrivain renommé décédé en 1943 et considéré plus tard comme auteur décadent par le régime communiste. Après la guerre elle collabore à quelques revues littéraires. Le célèbre dramaturge et fondateur du roman moderne roumain Camil Petrescu, l'engage en 1946 comme assistante au Théâtre national de Bucarest. La même année, entourée de nombreux intellectuels, elle fonde le cercle littéraire des Amis d'Eugen Lovinescu pour entretenir la mémoire de son père. En 1947, munie d'une bourse accordée par l'Institut culturel français, Monica rejoint son compagnon en exil à Paris. En raison du totalitarisme sévissant dans son pays, elle décide de rester en France et obtient à son tour l'asile politique en 1948. Ils ne se quitteront plus jusqu’à leur mort.

Elle collabore alors à des revues littéraires engagées ainsi qu'à des publications en roumain distribuées aux États-Unis où la diaspora est importante, et travaille pour des compagnies théâtrales d'avant-garde. Le couple rencontre Emil Cioran, déjà installé en France depuis 1937, Eugène Ionesco et Mircea Eliade exilé depuis 1945. Ces premières années en France sont matériellement difficiles, mais leur obstination à maintenir un débat permanent avec leur pays les mène dès 1951 à travailler à la section en langue roumaine de l'ORTF, où ils animent des émissions littéraires et musicales. L'acharnement de Monica à dénoncer la répression culturelle est exacerbée par un tragique épisode personnel. En 1950 l'appartement familial de Bucarest est perquisitionné et saisi par la police, la bibliothèque brûlée, et la mère de Monica, Ecaterina Bălăcioiu-Lovinescu est contrainte de vivre recluse dans une seule pièce du logement. En 1958, accusée d'insubordination et de complicité avec sa fille, elle est condamnée à dix-huit ans d'emprisonnement. Alors âgée de 71 ans, elle meurt deux ans plus tard.

À partir de 1962, le couple collabore à Radio Free Europe pour des chroniques culturelles visant à maintenir le dialogue avec les Roumains. Fondée en 1950 et financée par le Congrès américain avec la participation de la CIA, cette radio avait pour objectif de combattre le communisme et de diffuser une information alternative à la propagande des pays de l'Est. Les chroniques qu'ils animent ont un impact considérable malgré les tentatives de dénigrement des autorités roumaines. Leurs émissions deviennent le symbole de la résistance et de l'opposition au régime de Ceaușescu arrivé au pouvoir en 1965. Le 18 novembre 1977, devant son domicile, Monica est victime d'un attentat commandité par la Securitate. Gravement blessée, elle ne cède pas à l'intimidation et continue de dénoncer les exactions de la dictature. 

Le régime est enfin renversé en décembre 1989. L'année qui suit, Eugen Lovinescu est nommé à titre posthume membre de l'Académie roumaine. Sa fille Monica rend visite à son pays, elle est acclamée par la foule et reçue par le ministre de la culture, Andrei Pleșu. Sceptique envers le nouveau gouvernement, et malgré ses avances, elle décide de rester vivre à Paris. La collaboration du couple à Radio Free Europe dure jusqu'en 1992. Jusqu'à leur mort ils poursuivront avec obstination un minutieux travail d'écriture. Leurs publications rassemblent la somme de leurs chroniques, journaux et mémoires, jamais édités en français, à l'exception d'un court texte de Virgil, Le laboratoire concentrationnaire de Pitești (1949-1952), publié en 1996. Ce livre relate les expériences tortionnaires perpétrées entre 1949 et 1952 dans la célèbre prison de Pitești. La même année, Monica reprend enfin la jouissance de l'appartement familial à Bucarest. Elle y crée une fondation consacrée à l'intensité culturelle roumaine, dotée d'une importante bibliothèque. Leur maison parisienne, 8 rue François Pinton dans le XIXe, devient le lieu de rendez-vous incontournable des intellectuels exilés en France, et des Bucarestois de passage. Aujourd'hui propriété de l’État roumain, elle abrite l'association Ierunca Lovinescu qui assure la préservation du lieu et sa mémoire.

Virgil Ierunca décède le 28 septembre 2006 et son épouse deux ans plus tard le 20 avril 2008. Les obsèques de Monica sont célébrées à l'Église Orthodoxe Roumaine, rue Saint-Jean-de-Beauvais et les urnes funéraires du couple sont transférées par avion gouvernemental à Bucarest. Des obsèques nationales sont organisées par le président Traian Băsescu. L’Union roumaine des Écrivains et de la faculté de Lettres de Bucarest rapatrie la bibliothèque et les archives radiophoniques du couple. Puisse la mémoire de Monica Lovinescu et Virgil Ierunca être préservée au-delà de ces marques officielles, et leur combat ne jamais tomber dans l'oubli. — © Irma Cordemanu, 2017.