lundi 29 mai 2017

Tristan Tzara (1896-1963).

Max Hermann Maxy (Brăila, 1895 - Bucarest, 1971):
Portrait de Tristan Tzara, 1924.

     Né Samuel Rosenstock le 16 avril 1896 à Moinești dans une famille aisée, Tristan Tzara est mort à Paris le jour de Noël 1963 à soixante-sept ans. Juive, la famille ne peut avoir la nationalité roumaine. Samuel suit ses études de littérature au prestigieux lycée Saint-Sava de Bucarest, puis en section scientifique au lycée Mihai-Viteazul où, «de nationalité israélite», il obtient son diplôme de fin d’études en 1914. Il s'inscrit à l'université de Bucarest, mathématiques et philosophie.
     Admirateur d’Apollinaire et de Rimbaud, il crée avec son ami de lycée Marcel Janco la revue Simbolul, en vue d'acclimater le roumain au symbolisme français — Baudelaire en particulier — très influent dans les milieux littéraires. Il y publie l’un de ses premiers poèmes Sur la rivière de la vie. Un an plus tard, Samuel Rosenstock se renomme Tristan — référence à Isolde et hommage au poète Tristan Corbière auteur des Amours jaunes (1873) — et Tzara, du mot roumain țară / pays. Avant la légalisation de ce patronyme en 1925 il utilise des pseudonymes: Samyro, Tristan Ruia. Entretemps, la nouvelle constitution de 1923 accorde la nationalité roumaine à tous les résidents, et donc aux juifs.

Jean Arp, Tristan Tzara et Hans Richter, 1917.

Tzara jeune homme.
Parti étudier à Zurich, Marcel Janco devenu peintre et architecte, le convainc de le rejoindre où il s'inscrit en classe de philosophie. Dès 1919, Janco s'y illustre par les masques impressionnants qu'il utilise pour ses spectacles. Depuis 1914, le cabaret Pantagruel, association d’artistes marginaux préfigurant le dadaïsme, sillonne les cafés en créant des événements artistiques. Janco et l'écrivain allemand Hugo Ball — avec sa compagne Emmy Hennings, danseuse et poétesse — s'installent dans une salle de café qu'ils nomment le Cabaret Voltaire et invitent Tzara et le peintre et poète allemand Jean Arp (ou Hans Arp) à les rejoindre. En pleine guerre européenne, Tzara et ses amis inaugurent le Cabaret Voltaire le 5 février 1916, naissance officielle* du mouvement Dada, au 1 Spiegelgasse, à quelques numéros de la maison où vécut Lénine en exil entre 1916 et 1917. Faisant table rase de toutes conventions idéologiques et des formes traditionnelles, le mouvement s’exprime contre l'ancien monde et l’absurdité des combats avec liberté et facétie. De nouvelles formes de langage — suites de phonèmes et onomatopées — sont inventées par les écrivains allemands Richard Huelsenbeck et Ball. Arp et la sculptrice et peintre suisse Sophie Taeuber introduisent dans leurs peintures le hasard que, bouleversant la poésie comme personne, Tzara intègre à son écriture: il déconstruit les rimes, parodie le langage institutionnel en dénonçant sa vacuité, dynamise la représentation du langage par ses mises en pages et une typographie renouvelées. Chacun de ses membres étant président, ce cabaret du monde, témoin et acteur de l'effondrement occidental, ne connaît pas de hiérarchie.

Tristan Tzara: Papillons Dada.

Tiré à cinq cents exemplaires en allemand et en français, l’unique numéro de la revue Cabaret Voltaire paraît en juin 1916 avec des textes d’Apollinaire et de Kandinsky. Il ferme pourtant ses portes en juillet 1916, pour tapage nocturne. La même année, Tzara fonde la Revue Dada, vitrine jusqu’en 1922 des mutations artistiques et intellectuelles du début du XXe siècle. Il publie en 1916 La Première Aventure céleste de Mr Antipyrine, bois gravés et rehaussés par Marcel Janco.

Revue Dada.
  Arp relate l’origine du nom: «Tzara a trouvé le mot Dada le 8 février 1916 à six heures du soir; j’étais présent avec mes douze enfants lorsque Tzara a prononcé pour la première fois ce nom qui a déchaîné en nous un enthousiasme légitime. Cela se passait au Café de la Terrasse à Zurich et je portais une brioche dans la narine gauche». Huelsenbeck revendique la paternité du mot, qu'avec Ball ils auraient découvert au hasard d'un dictionnaire franco-allemand. Le chercheur roumain Victor Macarié se fonde sur le calendrier chrétien orthodoxe: «Tzara est né le 16 avril 1896 dans le calendrier julien en vigueur, soit le 28 avril dans le calendrier grégorien, adopté depuis. Or ce jour est dans la religion orthodoxe celui de la Saint-Dada, martyr décapité par les Romains au IIIe siècle». De quoi pimenter la légende Dada.
     En Europe et aux États-Unis, Tzara devient le chef de file du dadaïsme, malgré ses dissensions et rivalité de paternité avec Huelsenbeck. Le 23 juillet 1918, il prononce le premier manifeste Dada au cours d’un spectacle à Zurich: sa prose poétique revendique un esprit nihiliste pour le non-sens et contre tout esprit de système, sans doute à l’origine de l’écriture automatique avec Philippe Soupault. Outre leurs performances, les protagonistes du Cabaret Voltaire créent une maison d’éditions et ouvrent une galerie en mars 1917 qui malgré son succès fermera ses portes rapidement. Hugo Ball ne veut pas d'un mouvement Dada. Pourtant le dadaïsme s’internationalise. Tzara entre en correspondance avec André Breton, enthousiasmé par ses écrits, et reste en contact avec Picabia, rencontré à Zurich en 1915. En 1918 il publie à Zurich Vingt-cinq poèmes, enrichi d’illustrations de son ami Arp.

Derrière: Man Ray, Hans Arp, Yves Tanguy, André Breton.
Devant: Tristan Tzara, Salvador Dali, Paul Éluard, Max Ernst, René Crevel.

Saint-Julien-Le-Pauvre
En janvier 1920, il rejoint Paris pour donner un nouvel élan au mouvement, loge chez Picabia, se lie d’amitié avec Breton et collabore à Littérature, une revue parisienne proche de Dada sous la direction d'Aragon, Soupault et Breton. Mais à partir de 1922, Breton devenu seul directeur en fait le relais du mouvement surréaliste.
     De personnalités antagonistes, Breton et Tzara alternent enthousiasmes et ruptures. Soutenu par Apollinaire, Tzara multiplie coups d’éclat et provocations, tout en bousculant le langage poétique. Les manifestations se succèdent à Paris entre janvier et mai 1920, comme la célèbre excursion à l’église Saint-Julien-le-Pauvre afin de dénoncer les guides suspects. À partir de 1921, les amitiés se délitent, Aragon avoue que les Vingt-cinq poèmes «l’avaient saoulé toute sa vie», les brouilles entre Breton et Éluard entraînent la déliquescence du mouvement. En novembre 1921, la revue belge Ça ira!, dans un numéro dirigé par le peintre et poète Clément Pansaers, proclame que Dada est mort.
Le procès Barrès.
  Le 13 mai 1921, les dadaïstes organisent une performance théâtrale intitulée Mise en accusation et jugement de M. Maurice Barrès par Dada, Breton en Président du tribunal, Aragon et Soupault en avocats de la défense, Tzara comme témoin. Le procès tourne à la farce, ce qui n’est pas du goût du Président. Tzara s’exclame: «Je n’ai aucune confiance dans la justice, même si cette justice est faite par Dada. Vous conviendrez avec moi, monsieur le Président, que nous ne sommes tous qu’une bande de salauds et que par conséquent les petites différences, salauds plus grands ou salauds plus petits, n’ont aucune importance». Breton réplique: «Le témoin tient-il à passer pour un parfait imbécile ou cherche-t-il à se faire interner?». Tzara rétorque: «Oui, je tiens à me faire passer pour un parfait imbécile et je ne cherche pas à m’échapper de l’asile dans lequel je passe ma vie». Le président quitte violemment le tribunal, suivi de Picabia, laissant Aragon à son plaidoyer contre Barrès, qui sera condamné à vingt ans de travaux forcés. Ainsi rompent Breton et Tzara, ainsi implose Dada, auquel se substitue le surréalisme.

Le Cœur à gaz.
  Le salon Dada organisé par Tzara en juin 1921 est boudé par Marcel Duchamp qui n’envoie aucune pièce pour l’exposition. Un texte publié sous la houlette de Breton en 1922 accuse Tzara d’être «un imposteur avide de réclame». Le 6 juillet 1923 une représentation de sa pièce Le Cœur à gaz donne lieu à un affrontement entre dadaïstes et surréalistes (Éluard, Breton, Aragon, Desnos) qui interrompent le spectacle. D’un coup de canne, Breton casse le bras d’un journaliste. 
  En 1924 Tzara publie Sept manifestes Dada, dessins de Francis Picabia. La même année Breton publie le Manifeste du surréalisme. Tristan Tzara demeure un temps fidèle à Dada, mais finit par rejoindre les surréalistes qui s'approprient les notions Dada. Il épouse la poétesse suédoise Greta Knutson en 1925. Deux ans plus tard ils auront un fils, Christophe et divorceront en 1942.

L'Homme approximatif,
Frontispice de Paul Klee.
  De 1925 à 1930 il rédige une épopée poétique majeure en dix-neuf chants en versets hétérométriques, L’Homme approximatif, qui paraît en 1931, en frontispice une gravure de Paul Klee. Dans les années 1920-1930, Tzara aime retrouver dans l’atelier de Brancusi d’autres artistes roumains installés à Paris, la danseuse Lizica Codreanu ou le peintre Victor Brauner, et correspond assidûment avec ses amis restés en Roumanie. Chassés croisés entre surréalisme et communisme: il collabore à la revue Le Surréalisme au service de la révolution, se rapproche d’Aragon et milite activement à la revue Commune, organe de l’association des écrivains et artistes révolutionnaires. Face au péril totalitaire de la fin des années trente, militant antifasciste, il soutient le combat des républicains espagnols. Pendant la seconde guerre mondiale, poursuivi par le régime de Vichy et la Gestapo, il rejoint la résistance clandestine et devient l’organisateur de Comité national des écrivains du Sud-Ouest. En 1947, il obtient la nationalité française, adhère au parti communiste avec lequel il rompt en 1956 au moment de la répression soviétique de l’insurrection hongroise. 
  L’homme au monocle de verre écrit des études sur la poésie et l’art contemporain (Klee, Ernst, Arp, Picasso), s’intéresse à l’art primitif, se passionne pour les anagrammes et conduit de savantes recherches sur Villon et Rabelais. Il publie beaucoup: La Face intérieure (1953), À haute flamme (1955), Frère bois (1958), souvent avec lithographies ou gravures des plus grands peintres de l’époque. À la Libération, invité par le docteur Bonnafé à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban (Lozère) où est déjà venu Éluard, il découvre les œuvres de patients, notamment les sculptures d’Auguste Forestier, et met sa sensibilité au service de leurs perceptions. Il y écrit Parler seul, publié en 1950 avec lithographies de Miró. Ses cinquante ans de poésies sont réunis en volume par Henri Béhar ainsi que ses œuvres complètes en six volumes.

Parler seul, lithographies de Miró.
  Décrit comme «un génie sans scrupules» par Huelsenbeck, Tristan Tzara devient à la fin de sa vie le grand poète rimbaldien dont on ne veut retenir que ces célèbres manifestes, les éclats de rire et de voix. Il habite à Paris rue de Lille dans l’immeuble qui jouxte celui de Lacan. Peu avant sa mort, Madeleine Chapsal visite un homme extrêmement affaibli: «Vous écrivez? — Oui, j’écris toujours, j’écris des poèmes. Je crois vraie la formule d’Éluard, "l’amour, la poésie". Il n’y a que ça, et aussi la révolution».— © Irma Cordemanu, 2017.

  * Le mouvement Dada naît en réalité dans Le manifeste littéraire, publié en 1915 à Berlin par Ball et Huelsenbeck: «Nous ne sommes pas assez naïfs pour croire dans le progrès. Nous ne nous occupons, avec amusement, que de l’aujourd’hui. Nous voulons être des mystiques du détail, des taraudeurs et des clairvoyants, des anti-conceptionnistes et des râleurs littéraires. Nous voulons supprimer le désir pour toute forme de beauté, de culture, de poésie, pour tout raffinement intellectuel, toute forme de goût, socialisme, altruisme et synonymisme».