vendredi 12 mai 2017

Elvire Popesco (1894-1993).

Elvire Popesco, dans Independența României d’Aristide Demetriade.
     Qui ne se souvient de la joie de vivre, et de l’aristocratique allure d’Elvira Popescu jusqu’à la fin de sa vie? Née en 1894 à Colentina, petite commune devenue aujourd’hui un quartier de Bucarest, et décédée à Paris en 1993, celle qui se fit nommer plus tard Elvire Popesco rentre au conservatoire d’art dramatique de la capitale après ses études secondaires, et débute comme pensionnaire du Théâtre national de Bucarest dès 1914.

     Elle interprète au cinéma son premier rôle en 1912, dans le film muet Independența României d’Aristide Demetriade, qui retrace l’histoire de son pays, sous le nom d’Elvira Popoescu. Après cinq ans passés avec la troupe du Théâtre national, elle rejoint la direction du théâtre Excelsior avec l’acteur Alexandre Mihalescu. Puis, durant deux ans au Théâtre Mic, elle joue en roumain des auteurs français. L’intérêt des Roumains pour la France remonte au XVIIIsiècle. Les années 1920 à 1940 témoignent d'intenses échanges culturels jusqu’à la fermeture de l’Institut français de Bucarest en 1948. Anna de Noailles, Tristan Tzara, la princesse Bibesco, Hélène Vacaresco, de nombreux artistes faisaient briller à Paris la culture roumaine. La liste est longue, j'y reviendrai.

Ma Cousine de Varsovie.
     En 1923, Louis Verneuil propose par télégramme à Elvire Popesco de jouer dans sa pièce Ma Cousine de Varsovie, qu’elle interprète avec succès l’année suivante au théâtre Michel à Paris, devant un public conquis par son charisme et le délicieux accent roumain qu’elle entretiendra toute sa vie. Louis Verneuil, avec qui elle vit une liaison passionnée pendant plusieurs années, fait d’elle son interprète dans une dizaine de pièces. En 1937, année de leur rupture, il épouse Germaine Feydeau, fille du dramaturge. En 1952, il se tranche la gorge dans sa baignoire, au Grand Hôtel Terminus de la gare Saint-Lazare où, suite à sa séparation brutale d'avec Marie-Anne Carolus-Duran, Georges Feydeau justement vécut une dizaine d’années, avant d’être interné pour des troubles psychiques, dans la clinique du docteur Fouquart à Rueil-Malmaison. Le jour du décès de Louis Verneuil, Elvire Popesco déclara: «La consumation d’une vieille passion ne dispense pas d’un minimum de gratitude», et observa un jour de relâche en son hommage.

     Consacrée reine du théâtre de boulevard et surnommée Notre-Dame du théâtre, elle poursuit sa carrière sur des textes de Marcel Achard (Le Rendez-vous), Sacha Guitry (Un Monde fou) et, en avril 1939 dans Elvire de Henri Bernstein, qui témoignait de l’existence des camps de concentration, et dont les représentations furent interrompues par la guerre. En 1954, elle interprète enfin le rôle de Jocaste auprès de Jean Marais dans La Machine infernale, pièce que Jean Cocteau avait écrite pour elle en 1932. Dans le programme distribué au théâtre des Bouffes Parisiens, il écrit: «En ce qui concerne Elvire Popesco, c'est simple, depuis longtemps je lui demande d'être Jocaste, ce gracieux monstre de pourpre qui doit nous faire rire, nous effrayer et nous émouvoir». Jean Tranchant, Jacques Deval, Maurice Druon, Frédéric Dard lui concoctèrent des rôles sur mesure, et André Roussin lui offrit quelques-uns de ses plus beaux succès dans Nina (1949), La Voyante (1963), La Locomotive en 1967 et, bien sûr, La Mamma en 1957, rôle qu’elle reprendra vaillamment sur les planches à quatre-vingt-quatre ans malgré une terrible arthrose de la hanche. Directrice du Théâtre de Paris de 1956 à 1965, elle assure ensuite la direction du théâtre Marigny assistée de Robert Manuel, de 1965 à 1978. De ce théâtre, furent retransmises les représentations de la célèbre émission de télévision Au théâtre ce soir, qui assurèrent les succès populaires de La Voyante et de La Mamma. Les enregistrements de ces pièces permettent de les revoir aujourd’hui en DVD.

     Outre les adaptations cinématographiques de ses rôles-titres au théâtre, elle se distingue à l’écran aux côtés de Louis Jouvet dans L’Éducation de prince en 1938, avec Jules Berry dans Parade en sept nuits de Marc Allégret en 1941. Elle est Sonia Vorochine, princesse russe dans Paradis perdu d’Abel Gance en 1940, et retrouve le réalisateur en 1960 pour interpréter Lætitia Bonaparte dans Austerlitz, son dernier rôle, aux côtés d’une pléiade d’acteurs prestigieux. La même année elle apparaît dans le Plein Soleil de René Clément, où elle tient le rôle de madame Popova auprès d’Alain Delon, Marie Laforêt et Maurice Ronet.

     Elvire Popesco, qui a toujours eu le goût du faste, rachète en 1930 la célèbre villa Paul Poiret, somptueuse bâtisse conçue en 1923 par l'architecte Mallet-Stevens et située à Mézy-sur-Seine dans les Yvelines. Le couturier fit faillite avant la fin des travaux et ne l’habita jamais. Quand elle rachète la demeure de mille cinq cents mètres carrés habitables, elle fait appel à un nouvel architecte pour entreprendre des transformations à son goût. Le Tout-Paris se précipite dans la maison surnommée «le paquebot» ou «château de Mezy», où elle aime à tenir salon avec les plus grands noms du théâtre et du cinéma français. Elle déménage enfin avenue Foch en 1985. Rien n’entame son goût des mondanités et son inépuisable énergie pour continuer à y recevoir d’éminentes personnalités. En troisièmes noces* elle épouse le comte Maximilien Sébastien Foy en 1939, et devient baronne puis comtesse de Foy.


     En 1987 elle est récompensée d’un Molière pour l’ensemble de sa carrière. Le président François Mitterrand la décore des insignes de Commandeur de la Légion d’honneur en 1989. Elvire Popesco s’éteint le samedi 11 décembre 1993 à midi dans son appartement parisien. Ses obsèques sont célébrées le mardi suivant en l’église orthodoxe roumaine de Paris, véritable passerelle pour l’échange spirituel entre la France et la Roumanie, rue Jean-de-Beauvais, au pied de la Montagne Sainte-Geneviève dans le 5ème arrondissement. La comédienne est inhumée au cimetière du Père-Lachaise, séparée de Louis Verneuil par quelques allées.

     Vraie ou fausse, André Roussin aimait raconter cette anecdote: «Lors d’une tirade, Elvire Popesco, dans le feu de l’action, fit sauter un bouton de sa culotte et celle-ci tomba par terre. Comme si de rien n’était, elle la ramassa, la mit dans son sac comme s’il s’agissait d’un mouchoir, et enchaîna». Elvire Popesco c’est ça, l’élégance et l’aplomb en toutes circonstances. Ce vers quoi chaque comédien tend, sans toujours y réussir. — © Irma Cordemanu, 2017.


     * Mariée une première fois au comédien Aurel Athanesescu, son partenaire au Théâtre National de Bucarest et père de sa fille Tatiana, puis à Ion N. Manolescu-Strunga homme politique libéral, arrêté par le régime communiste le 6 mai 1950 et condamné à deux ans de travaux forcés, mort en avril 1951 à la prison de Sighet en Roumanie.