mardi 23 mai 2017

Cristian Mungiu (1968 -).



     Au 70e festival de Cannes (mai 2017), Cristian Mungiu préside le jury des courts-métrages et de la Cinéfondation, pépinière de jeunes talents présentés par des écoles de cinéma de tous pays. Profitons de cette actualité pour revenir sur le parcours de ce cinéaste roumain de 49 ans, né à Iași, fils d'un éminent professeur en médecine et cadet d'une soeur politologue. Adolescent pendant les dernières années de l’ère communiste, il développe son goût pour le cinéma. Grâce au magnétoscope en plein essor à cette époque, il visionne beaucoup de films étrangers, les montre dans des projections privées et sa bonne maitrise de l'anglais lui permet de les traduire à ses compatriotes. À la révolution de 1989 il découvre brutalement la réalité politique du règne de Ceausescu et travaille pour la presse de sa ville natale à rétablir la vérité. Il entame des études de cinéma en 1994 à l’université nationale d'art théâtral et cinématographique Ion Luca Caragiale dont il sort diplômé en 1998. Lorsqu’il évoque ses années d’études il relate: «Nous ne sommes jamais allés au-delà des années 1940, il n’y avait aucune copie des films que nous étudiions, c'était théorique. Si vous ne regardez pas les films, il est impossible de comprendre d'où ils viennent».

     La critique du régime de Ceausescu nourrit le début de son oeuvre. Après trois courts métrages remarqués il passe à la réalisation avec Occident (2002) présenté à la Quinzaine des réalisateurs. En 2007, Patru luni, trei săptămâni și două zile / Quatre mois, trois semaines et deux jours remporte la Palme d’or et le prix de l’Éducation nationale à Cannes. À travers le récit douloureux d’un avortement situé en 1987 (voir mon article sur le décret 770/1966), Mungiu décrit le quotidien sous la dictature, son cortège de corruption et de terreur bureaucratique. La manière de traiter le sujet heurte le Vatican et les ligues anti-avortement protestent en France contre la diffusion du film en DVD pédagogique. Deux ans plus tard il revient en compétition sur la Croisette dans la catégorie Un certain regard avec le film à sketches Amintiri din Epoca de Aur / Les Contes de l’âge d’or, réalisé sous sa houlette, avec la participation de quatre autres cinéastes roumains. Adaptation à l’écran des légendes urbaines, le film est une charge burlesque contre les quinze dernières années du régime de Ceausescu, époque que la propagande nommait «l’âge d’or».


     En 2012, După dealuri / Au-delà des collines obtient le prix du scénario au Festival de Cannes et les actrices Cosmina Stratan et Cristina Flutur reçoivent le double prix d’interprétation. Adaptation d’un livre inspiré d’un terrible fait divers d’exorcisme sur fond d’intégrisme, l’action se situe en 2005 au cœur de la Moldavie roumaine, dans le Monastère de Tanacu. Comme dans son précédent long métrage Quatre mois, trois semaines et deux jours, Mungiu filme un duo féminin face à l’adversité masculine. Il témoigne de l’obscurantisme religieux et dénonce les aberrations du système de santé et de l’administration, issues des années de la dictature.

     Prix de la mise en scène à Cannes en 2016, Bacalaureat ou Fotografii de familie / Baccalauréat retrace l’histoire d’un médecin qui tente par tous les moyens de sauver sa fille de la Roumanie pour un meilleur destin. Traitant toujours de la corruption à tous les niveaux de la société, Mungiu ajoute: «Ce film pourra être vu comme un thriller ou une chronique sociale, mais cela restera un film très personnel, parlant de valeurs, de la famille, d'éducation, ou du fait de vieillir».

     Cinq films majeurs constituent donc l'œuvre de Cristian Mungiu. Malgré cette courte filmographie, il s’est vite imposé comme chef de file de la nouvelle vague roumaine. Avec ses amis cinéastes Cristi Puiu et Corneliu Porumboiu, ils bousculent l’esthétisme et s’impliquent dans les réformes structurelles visant à aider l'industrie cinématographique, en déclin préoccupant depuis la chute de la dictature. Lucide sur les désordres de son pays, il reste néanmoins optimiste sur l'avenir de la démocratie. — © Irma Cordemanu, 2017.