lundi 29 mai 2017

Tristan Tzara (1896-1963).

Max Hermann Maxy (Brăila, 1895 - Bucarest, 1971):
Portrait de Tristan Tzara, 1924.

     Né Samuel Rosenstock le 16 avril 1896 à Moinești dans une famille aisée, Tristan Tzara est mort à Paris le jour de Noël 1963 à soixante-sept ans. Juive, la famille ne peut avoir la nationalité roumaine. Samuel suit ses études de littérature au prestigieux lycée Saint-Sava de Bucarest, puis en section scientifique au lycée Mihai-Viteazul où, «de nationalité israélite», il obtient son diplôme de fin d’études en 1914. Il s'inscrit à l'université de Bucarest, mathématiques et philosophie.
     Admirateur d’Apollinaire et de Rimbaud, il crée avec son ami de lycée Marcel Janco la revue Simbolul, en vue d'acclimater le roumain au symbolisme français — Baudelaire en particulier — très influent dans les milieux littéraires. Il y publie l’un de ses premiers poèmes Sur la rivière de la vie. Un an plus tard, Samuel Rosenstock se renomme Tristan — référence à Isolde et hommage au poète Tristan Corbière auteur des Amours jaunes (1873) — et Tzara, du mot roumain țară / pays. Avant la légalisation de ce patronyme en 1925 il utilise des pseudonymes: Samyro, Tristan Ruia. Entretemps, la nouvelle constitution de 1923 accorde la nationalité roumaine à tous les résidents, et donc aux juifs.

Jean Arp, Tristan Tzara et Hans Richter, 1917.

Tzara jeune homme.
Parti étudier à Zurich, Marcel Janco devenu peintre et architecte, le convainc de le rejoindre où il s'inscrit en classe de philosophie. Dès 1919, Janco s'y illustre par les masques impressionnants qu'il utilise pour ses spectacles. Depuis 1914, le cabaret Pantagruel, association d’artistes marginaux préfigurant le dadaïsme, sillonne les cafés en créant des événements artistiques. Janco et l'écrivain allemand Hugo Ball — avec sa compagne Emmy Hennings, danseuse et poétesse — s'installent dans une salle de café qu'ils nomment le Cabaret Voltaire et invitent Tzara et le peintre et poète allemand Jean Arp (ou Hans Arp) à les rejoindre. En pleine guerre européenne, Tzara et ses amis inaugurent le Cabaret Voltaire le 5 février 1916, naissance officielle* du mouvement Dada, au 1 Spiegelgasse, à quelques numéros de la maison où vécut Lénine en exil entre 1916 et 1917. Faisant table rase de toutes conventions idéologiques et des formes traditionnelles, le mouvement s’exprime contre l'ancien monde et l’absurdité des combats avec liberté et facétie. De nouvelles formes de langage — suites de phonèmes et onomatopées — sont inventées par les écrivains allemands Richard Huelsenbeck et Ball. Arp et la sculptrice et peintre suisse Sophie Taeuber introduisent dans leurs peintures le hasard que, bouleversant la poésie comme personne, Tzara intègre à son écriture: il déconstruit les rimes, parodie le langage institutionnel en dénonçant sa vacuité, dynamise la représentation du langage par ses mises en pages et une typographie renouvelées. Chacun de ses membres étant président, ce cabaret du monde, témoin et acteur de l'effondrement occidental, ne connaît pas de hiérarchie.

Tristan Tzara: Papillons Dada.

Tiré à cinq cents exemplaires en allemand et en français, l’unique numéro de la revue Cabaret Voltaire paraît en juin 1916 avec des textes d’Apollinaire et de Kandinsky. Il ferme pourtant ses portes en juillet 1916, pour tapage nocturne. La même année, Tzara fonde la Revue Dada, vitrine jusqu’en 1922 des mutations artistiques et intellectuelles du début du XXe siècle. Il publie en 1916 La Première Aventure céleste de Mr Antipyrine, bois gravés et rehaussés par Marcel Janco.

Revue Dada.
  Arp relate l’origine du nom: «Tzara a trouvé le mot Dada le 8 février 1916 à six heures du soir; j’étais présent avec mes douze enfants lorsque Tzara a prononcé pour la première fois ce nom qui a déchaîné en nous un enthousiasme légitime. Cela se passait au Café de la Terrasse à Zurich et je portais une brioche dans la narine gauche». Huelsenbeck revendique la paternité du mot, qu'avec Ball ils auraient découvert au hasard d'un dictionnaire franco-allemand. Le chercheur roumain Victor Macarié se fonde sur le calendrier chrétien orthodoxe: «Tzara est né le 16 avril 1896 dans le calendrier julien en vigueur, soit le 28 avril dans le calendrier grégorien, adopté depuis. Or ce jour est dans la religion orthodoxe celui de la Saint-Dada, martyr décapité par les Romains au IIIe siècle». De quoi pimenter la légende Dada.
     En Europe et aux États-Unis, Tzara devient le chef de file du dadaïsme, malgré ses dissensions et rivalité de paternité avec Huelsenbeck. Le 23 juillet 1918, il prononce le premier manifeste Dada au cours d’un spectacle à Zurich: sa prose poétique revendique un esprit nihiliste pour le non-sens et contre tout esprit de système, sans doute à l’origine de l’écriture automatique avec Philippe Soupault. Outre leurs performances, les protagonistes du Cabaret Voltaire créent une maison d’éditions et ouvrent une galerie en mars 1917 qui malgré son succès fermera ses portes rapidement. Hugo Ball ne veut pas d'un mouvement Dada. Pourtant le dadaïsme s’internationalise. Tzara entre en correspondance avec André Breton, enthousiasmé par ses écrits, et reste en contact avec Picabia, rencontré à Zurich en 1915. En 1918 il publie à Zurich Vingt-cinq poèmes, enrichi d’illustrations de son ami Arp.

Derrière: Man Ray, Hans Arp, Yves Tanguy, André Breton.
Devant: Tristan Tzara, Salvador Dali, Paul Éluard, Max Ernst, René Crevel.

Saint-Julien-Le-Pauvre
En janvier 1920, il rejoint Paris pour donner un nouvel élan au mouvement, loge chez Picabia, se lie d’amitié avec Breton et collabore à Littérature, une revue parisienne proche de Dada sous la direction d'Aragon, Soupault et Breton. Mais à partir de 1922, Breton devenu seul directeur en fait le relais du mouvement surréaliste.
     De personnalités antagonistes, Breton et Tzara alternent enthousiasmes et ruptures. Soutenu par Apollinaire, Tzara multiplie coups d’éclat et provocations, tout en bousculant le langage poétique. Les manifestations se succèdent à Paris entre janvier et mai 1920, comme la célèbre excursion à l’église Saint-Julien-le-Pauvre afin de dénoncer les guides suspects. À partir de 1921, les amitiés se délitent, Aragon avoue que les Vingt-cinq poèmes «l’avaient saoulé toute sa vie», les brouilles entre Breton et Éluard entraînent la déliquescence du mouvement. En novembre 1921, la revue belge Ça ira!, dans un numéro dirigé par le peintre et poète Clément Pansaers, proclame que Dada est mort.
Le procès Barrès.
  Le 13 mai 1921, les dadaïstes organisent une performance théâtrale intitulée Mise en accusation et jugement de M. Maurice Barrès par Dada, Breton en Président du tribunal, Aragon et Soupault en avocats de la défense, Tzara comme témoin. Le procès tourne à la farce, ce qui n’est pas du goût du Président. Tzara s’exclame: «Je n’ai aucune confiance dans la justice, même si cette justice est faite par Dada. Vous conviendrez avec moi, monsieur le Président, que nous ne sommes tous qu’une bande de salauds et que par conséquent les petites différences, salauds plus grands ou salauds plus petits, n’ont aucune importance». Breton réplique: «Le témoin tient-il à passer pour un parfait imbécile ou cherche-t-il à se faire interner?». Tzara rétorque: «Oui, je tiens à me faire passer pour un parfait imbécile et je ne cherche pas à m’échapper de l’asile dans lequel je passe ma vie». Le président quitte violemment le tribunal, suivi de Picabia, laissant Aragon à son plaidoyer contre Barrès, qui sera condamné à vingt ans de travaux forcés. Ainsi rompent Breton et Tzara, ainsi implose Dada, auquel se substitue le surréalisme.

Le Cœur à gaz.
  Le salon Dada organisé par Tzara en juin 1921 est boudé par Marcel Duchamp qui n’envoie aucune pièce pour l’exposition. Un texte publié sous la houlette de Breton en 1922 accuse Tzara d’être «un imposteur avide de réclame». Le 6 juillet 1923 une représentation de sa pièce Le Cœur à gaz donne lieu à un affrontement entre dadaïstes et surréalistes (Éluard, Breton, Aragon, Desnos) qui interrompent le spectacle. D’un coup de canne, Breton casse le bras d’un journaliste. 
  En 1924 Tzara publie Sept manifestes Dada, dessins de Francis Picabia. La même année Breton publie le Manifeste du surréalisme. Tristan Tzara demeure un temps fidèle à Dada, mais finit par rejoindre les surréalistes qui s'approprient les notions Dada. Il épouse la poétesse suédoise Greta Knutson en 1925. Deux ans plus tard ils auront un fils, Christophe et divorceront en 1942.

L'Homme approximatif,
Frontispice de Paul Klee.
  De 1925 à 1930 il rédige une épopée poétique majeure en dix-neuf chants en versets hétérométriques, L’Homme approximatif, qui paraît en 1931, en frontispice une gravure de Paul Klee. Dans les années 1920-1930, Tzara aime retrouver dans l’atelier de Brancusi d’autres artistes roumains installés à Paris, la danseuse Lizica Codreanu ou le peintre Victor Brauner, et correspond assidûment avec ses amis restés en Roumanie. Chassés croisés entre surréalisme et communisme: il collabore à la revue Le Surréalisme au service de la révolution, se rapproche d’Aragon et milite activement à la revue Commune, organe de l’association des écrivains et artistes révolutionnaires. Face au péril totalitaire de la fin des années trente, militant antifasciste, il soutient le combat des républicains espagnols. Pendant la seconde guerre mondiale, poursuivi par le régime de Vichy et la Gestapo, il rejoint la résistance clandestine et devient l’organisateur de Comité national des écrivains du Sud-Ouest. En 1947, il obtient la nationalité française, adhère au parti communiste avec lequel il rompt en 1956 au moment de la répression soviétique de l’insurrection hongroise. 
  L’homme au monocle de verre écrit des études sur la poésie et l’art contemporain (Klee, Ernst, Arp, Picasso), s’intéresse à l’art primitif, se passionne pour les anagrammes et conduit de savantes recherches sur Villon et Rabelais. Il publie beaucoup: La Face intérieure (1953), À haute flamme (1955), Frère bois (1958), souvent avec lithographies ou gravures des plus grands peintres de l’époque. À la Libération, invité par le docteur Bonnafé à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban (Lozère) où est déjà venu Éluard, il découvre les œuvres de patients, notamment les sculptures d’Auguste Forestier, et met sa sensibilité au service de leurs perceptions. Il y écrit Parler seul, publié en 1950 avec lithographies de Miró. Ses cinquante ans de poésies sont réunis en volume par Henri Béhar ainsi que ses œuvres complètes en six volumes.

Parler seul, lithographies de Miró.
  Décrit comme «un génie sans scrupules» par Huelsenbeck, Tristan Tzara devient à la fin de sa vie le grand poète rimbaldien dont on ne veut retenir que ces célèbres manifestes, les éclats de rire et de voix. Il habite à Paris rue de Lille dans l’immeuble qui jouxte celui de Lacan. Peu avant sa mort, Madeleine Chapsal visite un homme extrêmement affaibli: «Vous écrivez? — Oui, j’écris toujours, j’écris des poèmes. Je crois vraie la formule d’Éluard, "l’amour, la poésie". Il n’y a que ça, et aussi la révolution».— © Irma Cordemanu, 2017.

  * Le mouvement Dada naît en réalité dans Le manifeste littéraire, publié en 1915 à Berlin par Ball et Huelsenbeck: «Nous ne sommes pas assez naïfs pour croire dans le progrès. Nous ne nous occupons, avec amusement, que de l’aujourd’hui. Nous voulons être des mystiques du détail, des taraudeurs et des clairvoyants, des anti-conceptionnistes et des râleurs littéraires. Nous voulons supprimer le désir pour toute forme de beauté, de culture, de poésie, pour tout raffinement intellectuel, toute forme de goût, socialisme, altruisme et synonymisme».

jeudi 25 mai 2017

25 mai: l'Ascension vers la Terre (9/12).

Icône de l'Ascension, Novgorod, 1410.
  «Voyez mes mains et mes pieds: oui, je suis, moi-même. Touchez-moi et voyez. Un souffle n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'ai. [...] Avez-vous quelque aliment ici?». Ils lui tendent un morceau de poisson grillé. Il le prend et le mange devant eux. Il leur dit: «[...] Voici, j'envoie sur vous la promesse de mon Père. Vous, restez dans la ville, jusqu'à ce que vous revêtiez la puissance d'en haut». [...] Il s'écarte d'eux: il est enlevé au ciel. Ils se prosternent devant lui, puis reviennent à Jérusalem. — Luc 24, 39-52. 

Le Pérugin: Ascension du Christ en
présence de la Vierge et des Apôtres,
1496.
    De même qu'une annonciation ne vaut rien si elle n'est pas suivie aussitôt d'une visite vers nos semblables, cette dernière montée au ciel nous dit que dès maintenant, et probablement pour toujours ici et sans attendre encore la Pentecôte, c'est à nous de vivre pleinement notre terre et d'en faire notre bien. Sans doute ce que disent les plus humbles de nos icônes qui donnent leur plus grande place à Marie, aux apôtres et aux anges parmi nous, pour consacrer notre regard sur les hommes et femmes de la terre, regardant la terre ou se regardant, nous regardant de toutes les façons. Alors que, si merveilleuses et ferventes, les Ascensions de la tradition picturale occidentale se centrent sur «le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs Il détient le record du monde pour la hauteur» selon Zone, de Guillaume Apollinaire, et nous donnent à voir et à suivre des hommes et des femmes n'ayant pas encore consenti à quitter le ciel des yeux.

Rembrandt: Ascension du Christ,
1636.
    Après une visite aux morts le samedi précédent, en ce jeudi de l'Ascension, les femmes apportent à l’église gâteaux aux noix, biscuits secs, œufs peints, pour les faire bénir avant de les offrir aux plus pauvres. La veille, les jeunes filles avaient planté des fleurs en terre, qui ne pourront ce jour-là que s'élever à leur tour vers le ciel, puis s'en vont en forêt avec les garçons en quête d'éphémères fleurs d'aulne, essentielles pour les tisanes autant que pour les philtres d'amour. D'ailleurs, toujours à fins de bénédictions, les gens apportent aussi à l'église toutes plantes médicinales. Elles ne s'avisent pas de faire du feu ce jour-là, ce qui entraînerait des querelles familiales toute l'année. Ni davantage de prêter du sel, car immanquablement le lait des vaches ne serait pas gras.

      «Vous, vous êtes le sel de la terre. [...] Vous, vous êtes la lumière de l'univers; une ville située sur une montagne ne peut être cachée». — Matthieu 5, 13.— © Irma Cordemanu, 2017.

mardi 23 mai 2017

Cristian Mungiu (1968 -).



     Au 70e festival de Cannes (mai 2017), Cristian Mungiu préside le jury des courts-métrages et de la Cinéfondation, pépinière de jeunes talents présentés par des écoles de cinéma de tous pays. Profitons de cette actualité pour revenir sur le parcours de ce cinéaste roumain de 49 ans, né à Iași, fils d'un éminent professeur en médecine et cadet d'une soeur politologue. Adolescent pendant les dernières années de l’ère communiste, il développe son goût pour le cinéma. Grâce au magnétoscope en plein essor à cette époque, il visionne beaucoup de films étrangers, les montre dans des projections privées et sa bonne maitrise de l'anglais lui permet de les traduire à ses compatriotes. À la révolution de 1989 il découvre brutalement la réalité politique du règne de Ceausescu et travaille pour la presse de sa ville natale à rétablir la vérité. Il entame des études de cinéma en 1994 à l’université nationale d'art théâtral et cinématographique Ion Luca Caragiale dont il sort diplômé en 1998. Lorsqu’il évoque ses années d’études il relate: «Nous ne sommes jamais allés au-delà des années 1940, il n’y avait aucune copie des films que nous étudiions, c'était théorique. Si vous ne regardez pas les films, il est impossible de comprendre d'où ils viennent».

     La critique du régime de Ceausescu nourrit le début de son oeuvre. Après trois courts métrages remarqués il passe à la réalisation avec Occident (2002) présenté à la Quinzaine des réalisateurs. En 2007, Patru luni, trei săptămâni și două zile / Quatre mois, trois semaines et deux jours remporte la Palme d’or et le prix de l’Éducation nationale à Cannes. À travers le récit douloureux d’un avortement situé en 1987 (voir mon article sur le décret 770/1966), Mungiu décrit le quotidien sous la dictature, son cortège de corruption et de terreur bureaucratique. La manière de traiter le sujet heurte le Vatican et les ligues anti-avortement protestent en France contre la diffusion du film en DVD pédagogique. Deux ans plus tard il revient en compétition sur la Croisette dans la catégorie Un certain regard avec le film à sketches Amintiri din Epoca de Aur / Les Contes de l’âge d’or, réalisé sous sa houlette, avec la participation de quatre autres cinéastes roumains. Adaptation à l’écran des légendes urbaines, le film est une charge burlesque contre les quinze dernières années du régime de Ceausescu, époque que la propagande nommait «l’âge d’or».


     En 2012, După dealuri / Au-delà des collines obtient le prix du scénario au Festival de Cannes et les actrices Cosmina Stratan et Cristina Flutur reçoivent le double prix d’interprétation. Adaptation d’un livre inspiré d’un terrible fait divers d’exorcisme sur fond d’intégrisme, l’action se situe en 2005 au cœur de la Moldavie roumaine, dans le Monastère de Tanacu. Comme dans son précédent long métrage Quatre mois, trois semaines et deux jours, Mungiu filme un duo féminin face à l’adversité masculine. Il témoigne de l’obscurantisme religieux et dénonce les aberrations du système de santé et de l’administration, issues des années de la dictature.

     Prix de la mise en scène à Cannes en 2016, Bacalaureat ou Fotografii de familie / Baccalauréat retrace l’histoire d’un médecin qui tente par tous les moyens de sauver sa fille de la Roumanie pour un meilleur destin. Traitant toujours de la corruption à tous les niveaux de la société, Mungiu ajoute: «Ce film pourra être vu comme un thriller ou une chronique sociale, mais cela restera un film très personnel, parlant de valeurs, de la famille, d'éducation, ou du fait de vieillir».

     Cinq films majeurs constituent donc l'œuvre de Cristian Mungiu. Malgré cette courte filmographie, il s’est vite imposé comme chef de file de la nouvelle vague roumaine. Avec ses amis cinéastes Cristi Puiu et Corneliu Porumboiu, ils bousculent l’esthétisme et s’impliquent dans les réformes structurelles visant à aider l'industrie cinématographique, en déclin préoccupant depuis la chute de la dictature. Lucide sur les désordres de son pays, il reste néanmoins optimiste sur l'avenir de la démocratie. — © Irma Cordemanu, 2017.

lundi 22 mai 2017

Aux bonheurs du carême roumain (4): le ghiveci.


     Ragoût de légumes, le ghiveci se prête particulièrement aux périodes de carême. Il faut bien un peu d'huile pour faire revenir les légumes, mais d'une part on peut s'en passer à condition de réduire au maximum la sauce, de bien doser ail, aromates et fines herbes et d'autre part, elle est autorisée certains jours durant cette période. On peut le faire en marmite, mais il est savoureux au four.

     Trancher 4 carottes, un petit chou, 2 courgettes, 3 tomates fraiches pelées, gousses d'ail. Mettre en cubes 1 aubergine non pelée, 4 pommes de terre, et tailler en julienne 3 poivrons trois couleurs. Selon les goûts et  les disponibilités, ajouter un potiron et un chou-rave pelé en cubes, des fleurs de chou-fleur, des petits pois. Aromatiser de thym, laurier, paprika. Mélanger le tout dans un grand plat en terre allant au four.

     Faire revenir 4 ou 5 oignons émincés et les mouiller de deux tasses d'eau bouillante. Arroser les légumes dans le plat en terre d'une tasse d'huile bouillante, saler, poivrer, ajouter le bouillon d'oignons frits et unir le tout. 

     Couvrir de papier aluminium et enfourner à four modéré quarante minutes. Ôter le papier aluminium, ajouter aneth, persil jus de citron ail écrasé à volonté, et cuire encore une vingtaine de minutes à découvert: le jus est normalement absorbé et le plat est gratiné. Servir chaud ou froid, accompagné de mămăligă— © Irma Cordemanu, 2017.

vendredi 12 mai 2017

Elvire Popesco (1894-1993).

Elvire Popesco, dans Independența României d’Aristide Demetriade.
     Qui ne se souvient de la joie de vivre, et de l’aristocratique allure d’Elvira Popescu jusqu’à la fin de sa vie? Née en 1894 à Colentina, petite commune devenue aujourd’hui un quartier de Bucarest, et décédée à Paris en 1993, celle qui se fit nommer plus tard Elvire Popesco rentre au conservatoire d’art dramatique de la capitale après ses études secondaires, et débute comme pensionnaire du Théâtre national de Bucarest dès 1914.

     Elle interprète au cinéma son premier rôle en 1912, dans le film muet Independența României d’Aristide Demetriade, qui retrace l’histoire de son pays, sous le nom d’Elvira Popoescu. Après cinq ans passés avec la troupe du Théâtre national, elle rejoint la direction du théâtre Excelsior avec l’acteur Alexandre Mihalescu. Puis, durant deux ans au Théâtre Mic, elle joue en roumain des auteurs français. L’intérêt des Roumains pour la France remonte au XVIIIsiècle. Les années 1920 à 1940 témoignent d'intenses échanges culturels jusqu’à la fermeture de l’Institut français de Bucarest en 1948. Anna de Noailles, Tristan Tzara, la princesse Bibesco, Hélène Vacaresco, de nombreux artistes faisaient briller à Paris la culture roumaine. La liste est longue, j'y reviendrai.

Ma Cousine de Varsovie.
     En 1923, Louis Verneuil propose par télégramme à Elvire Popesco de jouer dans sa pièce Ma Cousine de Varsovie, qu’elle interprète avec succès l’année suivante au théâtre Michel à Paris, devant un public conquis par son charisme et le délicieux accent roumain qu’elle entretiendra toute sa vie. Louis Verneuil, avec qui elle vit une liaison passionnée pendant plusieurs années, fait d’elle son interprète dans une dizaine de pièces. En 1937, année de leur rupture, il épouse Germaine Feydeau, fille du dramaturge. En 1952, il se tranche la gorge dans sa baignoire, au Grand Hôtel Terminus de la gare Saint-Lazare où, suite à sa séparation brutale d'avec Marie-Anne Carolus-Duran, Georges Feydeau justement vécut une dizaine d’années, avant d’être interné pour des troubles psychiques, dans la clinique du docteur Fouquart à Rueil-Malmaison. Le jour du décès de Louis Verneuil, Elvire Popesco déclara: «La consumation d’une vieille passion ne dispense pas d’un minimum de gratitude», et observa un jour de relâche en son hommage.

     Consacrée reine du théâtre de boulevard et surnommée Notre-Dame du théâtre, elle poursuit sa carrière sur des textes de Marcel Achard (Le Rendez-vous), Sacha Guitry (Un Monde fou) et, en avril 1939 dans Elvire de Henri Bernstein, qui témoignait de l’existence des camps de concentration, et dont les représentations furent interrompues par la guerre. En 1954, elle interprète enfin le rôle de Jocaste auprès de Jean Marais dans La Machine infernale, pièce que Jean Cocteau avait écrite pour elle en 1932. Dans le programme distribué au théâtre des Bouffes Parisiens, il écrit: «En ce qui concerne Elvire Popesco, c'est simple, depuis longtemps je lui demande d'être Jocaste, ce gracieux monstre de pourpre qui doit nous faire rire, nous effrayer et nous émouvoir». Jean Tranchant, Jacques Deval, Maurice Druon, Frédéric Dard lui concoctèrent des rôles sur mesure, et André Roussin lui offrit quelques-uns de ses plus beaux succès dans Nina (1949), La Voyante (1963), La Locomotive en 1967 et, bien sûr, La Mamma en 1957, rôle qu’elle reprendra vaillamment sur les planches à quatre-vingt-quatre ans malgré une terrible arthrose de la hanche. Directrice du Théâtre de Paris de 1956 à 1965, elle assure ensuite la direction du théâtre Marigny assistée de Robert Manuel, de 1965 à 1978. De ce théâtre, furent retransmises les représentations de la célèbre émission de télévision Au théâtre ce soir, qui assurèrent les succès populaires de La Voyante et de La Mamma. Les enregistrements de ces pièces permettent de les revoir aujourd’hui en DVD.

     Outre les adaptations cinématographiques de ses rôles-titres au théâtre, elle se distingue à l’écran aux côtés de Louis Jouvet dans L’Éducation de prince en 1938, avec Jules Berry dans Parade en sept nuits de Marc Allégret en 1941. Elle est Sonia Vorochine, princesse russe dans Paradis perdu d’Abel Gance en 1940, et retrouve le réalisateur en 1960 pour interpréter Lætitia Bonaparte dans Austerlitz, son dernier rôle, aux côtés d’une pléiade d’acteurs prestigieux. La même année elle apparaît dans le Plein Soleil de René Clément, où elle tient le rôle de madame Popova auprès d’Alain Delon, Marie Laforêt et Maurice Ronet.

     Elvire Popesco, qui a toujours eu le goût du faste, rachète en 1930 la célèbre villa Paul Poiret, somptueuse bâtisse conçue en 1923 par l'architecte Mallet-Stevens et située à Mézy-sur-Seine dans les Yvelines. Le couturier fit faillite avant la fin des travaux et ne l’habita jamais. Quand elle rachète la demeure de mille cinq cents mètres carrés habitables, elle fait appel à un nouvel architecte pour entreprendre des transformations à son goût. Le Tout-Paris se précipite dans la maison surnommée «le paquebot» ou «château de Mezy», où elle aime à tenir salon avec les plus grands noms du théâtre et du cinéma français. Elle déménage enfin avenue Foch en 1985. Rien n’entame son goût des mondanités et son inépuisable énergie pour continuer à y recevoir d’éminentes personnalités. En troisièmes noces* elle épouse le comte Maximilien Sébastien Foy en 1939, et devient baronne puis comtesse de Foy.


     En 1987 elle est récompensée d’un Molière pour l’ensemble de sa carrière. Le président François Mitterrand la décore des insignes de Commandeur de la Légion d’honneur en 1989. Elvire Popesco s’éteint le samedi 11 décembre 1993 à midi dans son appartement parisien. Ses obsèques sont célébrées le mardi suivant en l’église orthodoxe roumaine de Paris, véritable passerelle pour l’échange spirituel entre la France et la Roumanie, rue Jean-de-Beauvais, au pied de la Montagne Sainte-Geneviève dans le 5ème arrondissement. La comédienne est inhumée au cimetière du Père-Lachaise, séparée de Louis Verneuil par quelques allées.

     Vraie ou fausse, André Roussin aimait raconter cette anecdote: «Lors d’une tirade, Elvire Popesco, dans le feu de l’action, fit sauter un bouton de sa culotte et celle-ci tomba par terre. Comme si de rien n’était, elle la ramassa, la mit dans son sac comme s’il s’agissait d’un mouchoir, et enchaîna». Elvire Popesco c’est ça, l’élégance et l’aplomb en toutes circonstances. Ce vers quoi chaque comédien tend, sans toujours y réussir. — © Irma Cordemanu, 2017.


     * Mariée une première fois au comédien Aurel Athanesescu, son partenaire au Théâtre National de Bucarest et père de sa fille Tatiana, puis à Ion N. Manolescu-Strunga homme politique libéral, arrêté par le régime communiste le 6 mai 1950 et condamné à deux ans de travaux forcés, mort en avril 1951 à la prison de Sighet en Roumanie.

mardi 2 mai 2017

Plat national: les sarmale.


     Devenu aujourd'hui un véritable plat national, les sarmale sont des feuilles de chou mariné en saumure (varza acra) ou de vigne farcies de riz, viandes hachées mélangées et différents légumes selon les régions, cuites le plus souvent dans un bouillon aigre (borș, obtenu à partir de son de blé fermenté, qui peut se remplacer par de la crème aigre, du citron ou du vinaigre). La choucroute confère très bien l'acidité nécessaire. Le plat est de règle dans toutes les fêtes et même aux enterrements. Il est de rigueur pour l'Épiphanie (6 janvier). À Pâques, on les prépare impérativement à la viande d'agneau avec des feuilles de vigne en conserve.
     Pour les végétariens ou en temps de carême, elles peuvent être aux légumes, à l'exclusion de toutes viande, œufs et même huile s'il le faut: ad libitum betterave, oignons, champignons, carottes, concombre,  courgettes, poivrons, persil, céleri, etc., coulis de tomates, soja, noix concassées ou grains de raisin sec (sans viande donc, ni huile, ni œufs, mais du fromage blanc égoutté durant la semaine des laitages), cuites sur leur lit de choucroute.

     En Dobroudja (région du Delta), elles sont volontiers farcies au gros poisson blanc (esturgeon, carpe ou sandre). Comme le poisson nécessite selon moi une plus courte cuisson surtout s'il est coupé en petits morceaux (et non haché bien sûr), je prélève une partie du bouillon fait avec les têtes et les queues qui servira à toute la préparation, pour précuire le riz une dizaine de minutes, et j'utilise des feuilles de blettes ou de romaine, qui cuisent plus vite.

     Il faut compter au moins trois sarmale par personne. Rien n'interdit d'ailleurs de varier feuilles de chou et de vigne et même diverses viandes ou aux légumes.

     Il est improbable de trouver du chou mariné en France. Prélever les grandes feuilles d'un chou blanc en ôtant et réservant les côtes dures. Les blanchir un instant dans l'eau bouillante pour les ramollir. Les couper en une quarantaine de carrés de 10x10 cm et les étaler délicatement. Si ce sont des feuilles de vigne, elles sont déjà conditionnées et prêtes à l'emploi, il faut simplement les dessaler.

     Farce pour environ 30 sarmale. Mélanger 250 g de riz rond lavé, 900 g de viande mélangée en quantité égale porc et bœuf, deux œufs, 300 g d'oignon finement haché et doucement revenu; une grosse tranche de pain rassis trempée et bien essorée entre les mains pour le moelleux, sarriette, paprika, persil, aneth, sel et poivre, piment facultatif. 
     Placer une cuillerée à soupe de ce mélange au centre de chaque feuille, rouler un tour, plier les bouts afin de fermer les extrémités et finir de rouler. Les sarmale sont prêtes à la cuisson.

     Préparer une sauce tomate aux oignons, vin blanc et laurier. Prudence sur le sel si d'autres ingrédients (choucroute en saumure, couennes, poitrine, bouillon de viande, feuilles de vigne) en contiennent.

     Tapisser de couenne et d'un lit de choucroute bien rincée le fond d'une cocotte en terre ou en fonte allant au four, avec un peu de poitrine dessalée ou fumée selon les goûts, et des feuilles de chou restantes, les plus petites et les nervures (ou de feuilles de vigne si c'est l'option). Y poser joliment les sarmale, pli dessous, les caler entre elles et les couvrir avec de la choucroute. Recouvrir de sauce tomate, un litre de bouillon de poule ou de bœuf ou à défaut d'eau.

     Couvrir et laisser cuire au four doux (180° maximum) une heure, puis à découvert une heure et demie, en surveillant le niveau du liquide. Il ne doit plus rester beaucoup d'eau.

     Servir avec mămăligă (polenta) et une cuillerée de smântână (crème fraîche) ou crème aigre ou yaourt au moment de servir sur les sarmale. Encore meilleures le lendemain. — © Irma Cordemanu, 2017.