vendredi 28 avril 2017

Strigarea peste sat / les cris au-dessus du village.


Dans les villages de la Transylvanie, du Banat ou de l'Olténie, on pratique encore une vieille tradition, la veille du début du Grand carême de Pâques qui dure quarante-huit jours, en général vers la fin février, début mars donc. Pour strigarea peste sat («les cris au-dessus du village»), les jeunes hommes se réunissent le soir sur une colline et, dans le froid intense de la nuit d'hiver, allument de grands feux de buissons et de broussailles, se divisent en deux groupes et commencent un dialogue, en criant sur les nouvelles du village et en finissant par faire rouler une boule de feu sur la pente, souvent des pneus enflammés aujourd'hui, dite roata in flacari («roue de feu»).
L'objectif est de clamer les vertus des villageois, mais surtout de crier à voix forte les noms des jeunes femmes non encore mariées et qui ne se sont pas distinguées par leurs vertus ou qui se sont fait remarquer négativement dans la communauté pendant l'année passée: toutes les filles dont on sait qu'elles sont paresseuses et ne balaient même pas la cour de leur maison, qu'elles désobéissent à leurs parents, qu'elles sont méchantes et infatuées d'elles-mêmes, entendent leurs noms criés par les jeunes hommes, au milieu de l'ensemble des villageois particulièrement attentifs et réprobateurs. Toute fille dont on a crié le nom ce soir-là ne pourra pas théoriquement se marier pendant l'année en cours. Il y a pourtant des cas ou un jeune homme crie le nom d'une fille justement pour éloigner les autres prétendants de cette fille, afin de pouvoir l'épouser ensuite sans problèmes.
Dans le tumulte des feux et des cris, dans les tensions inévitables provoquées par la violence de ces désignations publiques, les soirées finissent fréquemment en bagarres, surtout si les parents d'une jeune fille ainsi déshonorée reconnaissent le garçon à la voix qui a crié son nom. Ils attendent son retour dans le village et lui appliquent une correction, à la joie et à l'excitation générales. — © Irma Cordemanu, 2017.


vendredi 21 avril 2017

Les oeufs habillés (2).


Bien entendu, on peut toujours  peindre à la main les œufs avec des pinceaux ou des feutres mais là-dessus il n'y a rien à ajouter. Cependant, toutes sortes de techniques bien plus étonnantes permettent d'initier tôt les enfants et les associer concrètement à ces rites profondément structurants.

1. Des œufs teints d'une seule couleur dont les rouges par exemple sont techniquement un cas particulier. Comme ils seront quasiment toujours mangés peu après, on commence par les durcir à part pour n'utiliser que ceux qui n'ont pas éclaté et on utilise nécessairement des colorants alimentaires car les coquilles sont poreuses: d'ailleurs, les œufs écalés sont teints aussi dans leur masse à l'intérieur. On pourrait les garder dix ou vingt ans d'ailleurs, mais l'intérêt est au contraire de les préparer ensemble chaque année, histoire d'égayer la semaine sainte.


Les colorants alimentaires traditionnels cèdent aujourd'hui devant des colorants achetés dans le commerce, principalement dans les épiceries biologiques. Mais il est relativement facile de continuer à les teindre de façon domestique:
jaunes: cucurma, peaux d'oranges ou de citron bouillies, thé à la camomille, safran;
orange: peaux d'oignons jaunes, carottes, paprika;
verts: épinards frais ou orties, tous deux abondants à Pâques;
roses et rouges: jus de raisin rouge, framboises et betterave, le cas précisément des œufs rouges;
bleus: feuilles de chou rouge bouilli, myrtilles, vin rouge;
marron: pelures d'oignon pour le clair, café pour le marron foncé;
noirs enfin: brou de noix.
Ces couleurs ont un charme tout à fait particulier qu'on n'obtient pas avec les succédanés.

Après avoir généralement bouilli les ingrédients entre quinze minutes et une heure selon l'intensité voulue et en sachant que les œufs seront toujours plus clairs que les teintures, filtrer l'infusion ajouter une cuillerée à soupe de vinaigre blanc ou/et une cuillerée à café de sel par verre pour aider à la fixation, immerger les œufs plus ou moins longtemps jusqu'à obtention de la nuance recherchée, au moins quatre heures voire toute la nuit au réfrigérateur. Quand il sèche, l'œuf est mat, on peut le faire briller en le huilant légèrement et en le lustrant légèrement avec une toile fine.

De superbes variantes s'obtiennent en faisant adhérer des pochoirs (feuilles de trèfle ou de persil enfermés dans un vieux bas; emballés dans des dentelles ou des papiers adhésifs découpés, élastiques plats pour motifs linéaires) avant de les tremper dans la teinture. On obtient alors de belles silhouettes claires sur la teinture foncée.

2. Œufs mouchetés. Mettre des grains de riz cru dans un pot plastique vide genre pot de crème fraîche, les mélanger à la teinte de votre choix de façon homogène, puis enfermer l'œuf dedans et secouer quelques instants. Il peut y avoir plusieurs passages dans des couleurs différentes. Il ne reste plus qu'à le huiler et le lustrer.

3. Œufs au torchon. Mouiller un mouchoir en papier, puis diffuser quelques taches de couleurs en lavis, envelopper chaque œuf dans ce mouchoir maintenu avec deux élastiques. Laisser sécher, et démailloter l'œuf aux couleurs diffuses, huiler et lustrer.

4. L'œuf cloisonné (image de l'en-tête) demeure la reine des techniques, longue, difficile et précieuse. Il faut d'abord acquérir la chisita (vendue plus communément sous son nom russe kistka), un manche et un tube creux avec un réservoir à emplir de cire chaude. On peut aussi le confectionner avec une branchette fendue au sommet où on ligature la pointe évidée d'un stylo à bille, introduire un poil de brosse ou du fil coton cire et on le trempe dans la cire chaude.


On choisit des œufs à coquille blanche, souvent proposés à Pâques dans les magasins. On les dégraisse avant de les vider en faisant deux petits trous et en soufflant ou un seul par où on insuffle de l'air avec une seringue ou une burette, et on le rince de même plusieurs fois à l'eau claire. Lorsqu'ils sont secs, on bouche les trous d'une pointe de colle blanche et on les polit. Selon des croyances symboliques auxquelles vous préférerez les vôtres, déposez avec la chisita des filets de cire en lignes, méridiens et en parallèles destinées à demeurer blanches, en vous aidant d'élastiques plats pour règles si nécessaire. Trempez l'œuf dans la teinture la plus claire, jaune par exemple. Dès que c'est sec, recouvrez de cire les surfaces que vous voulez conserver jaunes et trempez-le dans la teinture verte. Masquez ce qui doit demeurer vert et trempez dans une teinture rouge, etc, jusqu'à la dernière teinture qui doit être noire. On comprendra que pour éviter les mélanges non désirés, il faille aller de la teinte la plus claire vers la plus foncée. Quand tout est sec, il suffit de fondre délicatement la cire à proximité d'une bougie ou à four doux, huiler, lustrer. Votre bon sens, votre méthode et votre patience étonneront des générations de vos lointains descendants. — © Irma Cordemanu, 2017.

jeudi 20 avril 2017

Les œufs rouges de Pâques (1).

Piero della Francesca: La Vierge et l'Enfant entourés de saints et d'anges (1472).
Noter l'œuf dans l'axe vertical du nombril de Jésus.

Et d'abord un premier volet d'histoires, contes, légendes et coutumes.

On en a vu tant, de ces œufs rouges venus de l'Europe centrale et orientale censés représenter le sang du Christ qui s'est égoutté sur les œufs que la Vierge (ou Marie-Madeleine selon les régions) avait apportés au pied de la croix, afin de racheter aux Pharisiens le corps de son fils. Quand, dans un marché, Marie-Madeleine eut crié: «Jésus est ressuscité», une juive marchande d'œufs lui répondit ironiquement: «Il ressuscitera quand ces œufs seront rouges».

Ou bien l'ova ignita, l'œuf ardent avec lequel on suppliciait les martyrs ou, de façon plus païenne, le culte rendu à un œuf rouge que pondit une poule de la basse-cour de l'Empire pour saluer la naissance d'Alexandre Sévère en 208 avant J.-C. Les Égyptiens et les Perses s'échangeaient des œufs peints ou décorés à cette même époque du printemps et les Gaulois les teignaient en rouge pour la célébration de leurs rites solaires.

En Roumanie, la confection domestique des œufs commence le grand Mardi et se termine le vendredi saint au plus tard. Le premier œuf teinté généralement au jus de betterave doit avoir été pondu le jeudi saint. Au matin du dimanche de Pâques, chaque membre de la famille choisit son œuf rouge dans une corbeille pour le cogner pointe contre pointe avec celui du maître de maison, et la salutation rituelle: «Hristos a înviat / Christ est ressuscité — Adevărat a înviat! / Il est vraiment ressuscité». Puis pendant trois jours, pointes contre parties rondes ou latérales, il en est de même entre amis et parents visiteurs ou visités. Ensuite, c'est entre voisins qu'on entrechoque les œufs, mais cette fois en vue de casser celui de l'autre — et donc de le prendre — en préservant le sien, toujours avec les mêmes échanges de paroles afin de se rencontrer encore dans l'au-delà. Ces salutations et prises de guerre peuvent durer quarante jours, jusqu'à l'Ascension.

Avec le premier œuf rouge, les femmes se frottent le visage. En Bucovine, avant de partir à la messe de minuit, on se lave dans une eau où trempent un œuf rouge et une pièce d'argent. Les coquilles rouges des œufs consommés sont jetées dans les rivières peuplées ici des âmes des enfants morts sans baptême, là — Transylvanie — des petits génies bienveillants nommés les Blajini (les Débonnaires), pour les associer autant que possible à la fête. On balise aussi les espaces à protéger en mettant les coquilles à l'entrée des étables, des porcheries, ou aux quatre coins d'une propriété on enterre des œufs rouges, préalablement bénis à l'église. Dans certaines régions, ces œufs rouges sont offerts en commémoration des morts et sont présentés devant les tombes en prononçant le nom du défunt.

S'ils sont les plus durs, ces œufs dont on ne craint pas de sacrifier les «vêtements» ne sont évidemment pas les plus beaux. Il faut plusieurs heures pour habiller un œuf de ses plus beaux atours et les plus précieux sont réalisés sur des œufs préalablement vidés afin de pouvoir être conservés et transmis durant des siècles dans les familles. Alors ils rutilent de toutes les couleurs traditionnelles et de tous les signes folkloriques et chrétiens — épis, soleils, feuilles et croix, socs de charrue, fleurs de Pâques, poissons, aigles, serpent — qui ne sont pas sans rappeler les motifs de nos blouses roumaines (ia), soigneusement transmis et reproduits, à en perdre le sens. L'imagination marchande et urbaine s'est évidemment emparée de ces décorations qui se renouvellent à l'infini, se standardisant autrement, et il ne m'étonnerait guère qu'on en trouve aujourd'hui en plastique et Made in China. Je vous raconterai bientôt quelques-unes des mille et une façons de vêtir les œufs.

Un festival des œufs peints se tient chaque année à Ciocănești (Bucovine), où les motifs traditionnels des costumes et des œufs se retrouvent également sur les façades peintes des maisons. — © Irma Cordemanu, 2017.

jeudi 13 avril 2017

La semaine sainte: Vendredi de la passion.

Mater dolorosa.

Pour ce vendredi si particulier, mon cœur orphelin depuis toujours ne connaît qu'un cri: «Mon père, mon père, pourquoi m'as-tu abandonné?» contre quoi meurt toute enfance, toute parole et toute raison. Alors j'ai assemblé quelques images de la douleur maternelle sur le plus beau des Stabat Mater de Jean-Baptiste Pergolèse, à l'origine pour deux castrats qui conservaient leurs voix d'enfant. Les traditions romantiques et modernes ont employé deux femmes, une soprano et une alto. Seul le contreténor René Jacobs, avec son Concerto Vocale a, de façon poignante, associé sa voix à celle, non encore muée, de Sebastian Henning, alors âgé de quatorze ans. Les paroles sont simples:

Stabat Mater dolorosa
Juxta crucem lacrimosa
Dum pendebat Filius.

Elle était debout la Mère douloureuse
Près de la croix en larmes
Où pendait le Fils.

 — © Irma Cordemanu, 2017.

mercredi 12 avril 2017

La semaine sainte: Jeudi saint.


Le jeudi saint, nos pères et nos mères allaient bien sûr à l'église, y apportaient du pain, du vin et du miel d'abeille pour y être bénis et partagés avec les morts. Car la veille, les cieux s'étaient ouverts pour le retour des âmes dans les foyers: afin de les réchauffer, des feux d'artifice embrasaient les cours des maisons et les cimetières. Mais à la différence de ceux de la fête des Martyrs et des mucenicii ou du solstice d'été (Saint-Jean, le 24 juin), ces feux étaient alimentés de bois et de plantes magiques comme le noisetier par exemple, et entourés de chaises pour les morts et d'eau bénite. On faisait du pain, des gâteaux et on commençait à peindre les œufs selon de merveilleuses techniques de pochoirs, que je vous raconterai un jour. Les coquilles d'œufs utilisés pour les gâteaux et la cuisine de ce jour ne devaient pas être jetées mais conservées pour les répandre le samedi dans les rivières, afin de prévenir les crues et de protéger des faucons les poules et poussins. Il était interdit de faire la sieste le jeudi saint, qui infailliblement vous entraînerait toute l'année dans la paresse.

Ce jour se souvient enfin de la trahison de Judas depuis la veille déjà, du Lavement des pieds et du Repas mystique. C'est le soir (c'est-à-dire le début du vendredi puisque les étoiles apparaissent), où s'accomplit la nouveauté et la rupture avec la tradition du repas de la Pâque que sont en train de partager les juifs Jésus et ses douze convives. Et ce pain azyme et ce vin prescrits par l'ordonnance du Seder se transforment alors en chair et en sang par le pouvoir d'un mot: «Ceci est le corps, le mien, donné pour vous. Cela, faites-le en mémoire de moi» (Luc 22, 19). Tout est revisité à la lumière de cette eucharistie: le lavement des pieds prolonge le lavement rituel des mains des hommes par les femmes (ici absentes, bien que présentes à tous les autres moments-clé...) et, comme le pain et le vin, l'agneau rituel trouve son incarnation. Enfin, ils sortent tous dans la nuit et vont dans le jardin de Gethsémani. Au petit jour du vendredi, Judas arrive avec une foule nombreuse et les soldats: «Celui que j'embrasserai, c'est lui. Saisissez-le» (Mt 26, 48).

À vous, à moi, à nous de réfléchir isolément et ensemble aux liens forcément étroits qui existent entre ces pratiques locales et ces épisodes de la grande histoire évangélique. La musique de ce jour pourrait y aider. — © Irma Cordemanu, 2017.

mardi 11 avril 2017

La semaine sainte: Mercredi, histoire de Cassienne.

Johannes Vermeer: Christ dans la maison de Marthe et Marie
(1654-1656).
Au XIe siècle à Constantinople vivait une femme qui s'appelait Cassienne, si belle qu'elle participa au concours de beauté pour le jeune empereur Théophile. Sidéré par tant de splendeur, il ne sut que dire: «C'est par la femme qu'arrive le pire», à quoi Cassienne répondit: «Et par la femme le meilleur». Vexé de cet esprit de répartie, il lui préféra la modeste Theodora, au bonheur de Cassienne dont le seul désir était de devenir moniale. Elle fut même la première higoumène (mère supérieure) du monastère qu'elle fonda sur la septième colline de la capitale. Elle s'opposa résolument à la politique iconoclaste de l'empereur Théophile. Fouettée et persécutée, elle continua à rendre visite aux moines emprisonnés et à leur écrire: «Je hais le silence quand c'est le temps de parler».

Elle écrivit des poèmes et des maximes et composa surtout de nombreuses hymnes dont les partitions sont parmi les plus anciennes à avoir été conservées. La plus connue est l'hymne chantée le mercredi saint en l'honneur de Marie de Béthanie sœur de Marthe, qui reçurent ce mercredi Jésus en compagnie de Simon le lépreux et de Lazare qu'autrefois Jésus ressuscita. Tandis que Marthe servait le repas, Marie oignit d'un parfum pur et de grand prix les pieds du Christ et les essuya avec ses cheveux, à la réprobation de tous devant un tel gâchis, et surtout de Judas l'Iscariote:

«Celui qui allait le livrer dit: "Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu trois cents deniers qu'on aurait donnés à des pauvres?” Mais il dit cela non par souci des pauvres, mais parce qu'il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu'on y mettait. Jésus dit alors: "Laisse-la: c'est pour le jour de ma sépulture qu'elle devait garder ce parfum. Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours”» (Jean 12 1-8).

À la suite de quoi, Judas se rendit chez le Sanhédrin qui voulait absolument mettre à mort Jésus avant la Pâque afin d'éviter tout désordre durant la fête, et le vendit pour trente pièces d'argent. Et depuis, Judas nous regarde.

Peter Paul Rubens: La dernière cène (1632).
Cassienne était dans le jardin du couvent en train de composer cette hymne lorsqu'elle apprit la visite de l'empereur Théophile. Secrètement toujours amoureuse, elle se cacha pour l'éviter. Théophile trouva le manuscrit interrompu sur ce vers: «J'embrasserai tes pieds immaculés et les essuierai avec les cheveux de ma tête». Il ajouta alors: «Ces pieds au son desquels Ève se cacha par crainte quand elle entendit Tes pas l'après-midi dans le Paradis». Cassienne conserva ces mots et termina son poème sur l'opposition entre l'amour qui fit avancer vers Jésus Marie de Béthanie alors que par peur Ève s'était cachée de Dieu.

Aujourd'hui encore, au temps de l'Orthros (Matines) tard dans la soirée, cette hymne du mercredi saint fait fondre en larmes l'assemblée des fidèles. — © Irma Cordemanu, 2017.


lundi 10 avril 2017

La semaine sainte: Mardi.

Burne Jones: la parabole des dix vierges, plume et encre (1859).
Pourquoi, en ce mardi, Jésus raconte-t-il d'aussi injustes et inhumaines paraboles?

Ainsi, lors des noces juives, l'époux réunissait un cortège avec lampes, musique et chants, pour aller chercher l'épouse. Les vierges du village étaient conviées à condition d'avoir leurs robes de fête et leurs lampes. Cinq vierges sages qui avaient eu la précaution d'emporter avec elles de l'huile pour leurs lampes refusèrent sans pitié de la partager avec leurs cinq amies vierges folles. Elles les envoyèrent en acheter et profitèrent de leur absence pour se joindre au cortège. Quand enfin elles revinrent, nanties de leur huile, l'époux leur ferma la porte de sa fête: «Je vous le dis en vérité, je ne vous connais pas. Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l'heure». — Matthieu 25 1-13.

Willem de Poorter: la parabole des talents (XVIIe siècle).
De même, avant de partir, cet homme donna cinq talents à un premier serviteur, deux à un second et un au troisième. Au retour, il félicita le premier et le second qui les avaient fait fructifier et chassa celui qui avait enterré la pièce afin d'être sûr de pouvoir la rendre:

«Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu. Alors, il fallait placer mon argent à la banque; et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance; mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents!». — Matthieu 25 14-30.

Toujours davantage pour l'égoïste ou le riche, et toujours moins pour l'imprévoyante et le pauvre. Moi qui oublierai toujours l'huile et craindrai toujours de perdre le bien confié, surtout si ce devait être avec des banquiers, c'est à n'y rien comprendre. Dans les ténèbres extérieures il ne me reste qu'à veiller, puisque je suis de celles qui ne savent ni le jour ni l'heure. Mais qu'on n'espère ni que je pleure ni que je grince des dents. — © Irma Cordemanu, 2017.

dimanche 9 avril 2017

La semaine sainte: Lundi.

 Petrus Comestor, Bible historiale: Joseph vendu par ses frères (1372).
Meermanno Koninklijke Bibliotheek, La Haye.
En tête et au cœur le drame du vendredi saint, pourtant c'est toute la semaine qui est sainte. Ce lundi saint pour commencer, au souvenir de Joseph vendu par ses frères contre vingt pièces d'argent (Gen 37, 28), avant de devenir vice-roi d'Égypte. Joseph: déjà le nom de l'époux de Marie et père dans l'ombre, presque celui de Josua / Jésus.

Lundi, au lendemain de son entrée dans Jérusalem, «il commence par jeter les vendeurs et les acheteurs hors du Sanctuaire, il renverse les tables des changeurs et les sièges des vendeurs de palombes: "Mais vous, vous en avez fait une caverne de bandits"» (Mc 11, 15-17). De même, alors que «ce n'était pas le temps des figues» (Mc 11, 13), a-t-il maudit et desséché sur place le figuier qui n'avait pas de fruits quand il avait faim. Là comme au temple, le normal ne suffit jamais à justifier l'injustice: à quelques heures de sa propre flagellation, pour cette seule fois violent, Jésus brandit le poing, la verge et le fouet contre les bandits protégés par les prêtres. D'où aussi les traditions, venues en renforcement des prescriptions de la Pâque juive, du grand ménage des maisons, de la réparation des meubles, et du rebadigeonnage à la chaux des maisons paysannes.

Giotto: Le Christ chassant les marchands du temple (1303-1305).
Chapelle Scrovegni, Padoue.
Ailleurs et en un autre temps, déjà le figuier, ici l'arbre de l'espérance:

Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vient y chercher du fruit mais n'en trouve pas. Il dit au vigneron: «Voici trois ans que je viens chercher du fruit de ce figuier sans en trouver. Coupe-le! Pourquoi épuise-t-il la terre?» Mais il répond et lui dit: «Maître, laisse-le encore cette année: le temps que je creuse autour et que je lui jette du fumier. Et s'il faisait du fruit à l'avenir? Sinon, eh bien! tu le couperas». — Luc 13, 6-9.

Ou le début du Sacrifice d'Andreï Tarkovsky (1986). — © Irma Cordemanu, 2017.