vendredi 24 février 2017

24 février: Dragobete.


     Dragobete se tient le 24 février, fête de saint Jean-Baptiste, qui rencontra le Christ pour le baptiser, donnant ainsi vie au nouvel homme. La proximité avec la Saint-Valentin (14 février) dont les usages commerciaux ont gagné le monde, a rapidement entraîné des pratiques syncrétiques et transformé Dragobete en une version locale de la fête des amoureux, surtout auprès des jeunes générations urbaines en expansion, qui ne connaissent plus, ou mal, cette tradition.

     Le sens de Dragobete est pourtant très différent. Au cœur du long cycle pascal, au temps du Carnaval et avant le grand Carême, il s'agit de sceller chaque année la réconciliation entre le féminin et le masculin et d'inscrire dans l'espérance de Pâques l'autorité féminine.

     Venu des pays slaves, où son nom signifie «parieur sur l'amour», Dragobete, le vigoureux fils de Baba Dochia  (Grand-mère Doquia, liée à Mărțișor, la fête du 1er mars) était entremetteur, parrain des animaux et «fiancé des oiseaux». En Roumanie, «Drag» veut dire «cher» au sens affectif du terme, virilisé par le suffixe «bete/mâle».

     La veille du 24 février, les jeunes filles ramassent de la neige, née du sourire des fées, sur les fraisiers des bois, écho évident de la légende de Baba Dochia, si jalouse de sa belle-fille qu'elle l'envoyait chercher des fraises des bois en février, que l'épouse de Dragobete trouvait tout de même par intervention divine. 


     Au matin du 24 février,  les jeunes filles se lavent avec l'eau de cette neige des fées, en conservent aussi pour s'embellir et attirer l'amour tout au long de l'année. Puis elles rejoignent les garçons devant l'église, tous et toutes en habits de dimanche. Elles vont alors au bois à la recherche de perce-neige et d’autres fleurs de printemps aux pouvoirs miraculeux, en particulier des violettes pour orner les icônes et jeter des sortilèges, ce qui n'est pas sans favoriser déjà quelques rencontres plus intimes en forêt. Elles en font ensuite offrande, premier hommage sacrificiel à la renaissance de la végétation et de la vie, à cette saison où l'ours roumain — vigueur des Carpates — sort de son hibernation, où les oiseaux commencent à faire leurs nids. C'est que la période court aussi irrésistiblement vers les Rameaux, l'agneau pascal et les traditions autour des œufs. 


     Ensuite, garçons et filles se réunissent autour de feux au sommet des collines en surplomb du village. À midi, les jeunes filles dévalent la pente, poursuivies à la course par leurs prétendants. Les couples qui parviennent à se rejoindre s’embrassent devant tous les autres et se fiancent pour l'année, se mariant souvent dès l'automne. Mauvais présage pour qui ne fait pas sa rencontre au Dragobete, car il finirait ainsi l'année sans amour.  Au moins, participer  à cette fête protège déjà des maladies et surtout des fièvres.

     Placée sous le signe des bouquets, de la douceur et de la sensibilité, en l'honneur aussi du saint décapité à l'origine de la vie nouvelle, cette célébration sacrificielle des premiers fruits de la terre est loin de l'érotisme commercial de notre actuelle saint-Valentin. Delia Suiogan explique:
  J'aimerais  faire comprendre aux jeunes gens d'aujourd'hui que ce n'est pas une fête de l'amour dans le sens profane du mot, de l'amour célébré par des cadeaux et  des mariages. C'est le jour où l'on commence à chercher sa moitié, son âme sœur. En suivant l'exemple des oiseaux, l'homme commence à chercher sa moitié, son partenaire de vie. 
     Et à «l'exemple des oiseaux», pour les plus âgés, le jour du Dragobete étant consacré aux soins portés aux volailles des basses-cours et aux oiseaux, en effet on ne tue pas d'animaux, afin de ne pas empêcher les accouplements. Ainsi, le Dragobete assure-t-il une année de fertilité, de fécondité et d'abondance.— © Irma Cordemanu, 2017.

jeudi 23 février 2017

Petit carême (3): Le Jugement dernier.


     LE CYCLE PASCAL (28 janvier-28 juin 2018) s'ouvre par Le Triode (28 janvier-1er avril 2018), qui prépare Pâques (J) en trois temps: le petit carême, le grand carême et la semaine sainte, jusqu'aux Rameaux.
     I. LE PETIT CARÊME (28 janvier-18 février 2018) comporte quatre dimanches préparatoires. Ces trois semaines sont consacrées à la méditation, à la prière et à la préparation du grand carême.
< 1. J-70. Premier dimanche, dit du Publicain et du Pharisien (28 janvier 2018).
2. J- 63. Deuxième dimanche, dit du Fils prodigue (4 février 2018).
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     3. J-56. Troisième dimanche, dit du Jugement dernier (11 février), dit aussi de la viande, car c'est de dernier jour de sa consommation. Commence alors la semaine festive de carnaval (du latin carnelevamen, pour carnis levamen: enlèvement de la chair, ) et la semaine des laitages ou Semaine de la tyrophagie, du grec ancien τυροφάγος = mangeur de fromage: laitages, œufs et poissons. Le fidèle doit agir envers autrui comme s'il était lui-même le Christ.

     • Lundi. — Venez, bénis de mon Père, héritez du royaume préparé pour vous dès la fondation de l'univers. Oui, j'étais affamé, et vous m'avez donné à manger; j'étais assoiffé, et vous m'avez donné à boire; métèque, vous m'avez accueilli; nu, vous m'avez vêtu; infirme, vous m'avez visité; en prison, vous êtes venus à moi. — Matthieu 25, 34-36, traduction d'André Chouraqui.

Le Caravage: Les sept œuvres de miséricorde, 1607.
     Matthieu donne les six premières.

• • Visiter les prisonniers et nourrir ceux qui ont faim: dans la tradition des charités romaines qu'on voit déjà à Pompéi, une fille rend visite à son père emprisonné et lui donne le sein.
• • Visiter les malades et vêtir ceux qui sont nus: Martin va partager son manteau avec le paralytique gisant sur le sol.
• Recevoir l'étranger: un homme accueille le pèlerin, coquille de Jacques sur le chapeau.
• Donner à boire à ceux qui ont soif: Samson boit dans une mâchoire d'âne.
• Au XIIIe siècle, ensevelir les morts les a portées à sept: deux hommes préparent et veillent un mort dont on voit les pieds.

     Une à une, notre temps rend les sept œuvres de miséricorde plus urgentes et plus nécessaires que jamais.

Georges Brassens: Chanson pour l'auvergnat.

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     • Mardi (1). — Fugace méditation, au hasard d'un rapprochement mental proposé ce matin par Manuella Schott sur Facebook: La voix solitaire de l'homme, du cinéaste Aleksandr Sokourov (1978) et ces lignes de la poète Anna Akhmatova (1889-1966): Requiem, poème sans héros et autres poèmes. «Deux chansons - La seconde», 1956.

Cette merveille de notre rencontre,
Était lumière et chanson.
Je ne voulais plus
Aller nulle part.
C'était une amère douceur
Qu'un bonheur au lieu d'un devoir,
Je devais ne pas lui parler,
Et j'ai parlé longtemps.
Que les passions étouffent les amants,
Qu'elles exigent des réponses!
Nous n'étions plus, mon ami, que des âmes
Sur le bord du monde.


     • Mardi (2). — Décidément encore une belle occasion de penser ensemble ce matin, fût-ce de loin, autour des œuvres de la miséricorde et du Jugement dernier: "J'ai eu soif et vous m'avez donné à boire". Sur Facebook avec Sara Oudin, ses mots et son image © S. O.

L'intimité, c'est la soif et l'eau partagées.

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     • Mardi (3). — Et jamais deux sans trois: "J'étais nu, et vous m'avez vêtu", sur Facebook avec Marie Raffalli.


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     • Mardi (4). — Façade Ouest de l'église peinte de ma région d'origine, monastère de Voroneț. Fresque extérieure du XVe siècle représentant le Jugement dernier. À gauche le paradis et en bas l'Arbre de la Vie; à droite les enfers, feux et démons. En haut le Christ au milieu des signes du zodiaque, ici détaillés.


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     • Mercredi. — Troisième semaine du petit carême. Le Jugement dernier (6). Johannes Vermeer: La Femme à la balance. Mantelet bleu et bordure de fourrure blanche, couleurs de Marie, enceinte derrière l'ocre doré, le même que celui du rideau sous la lumière, elle tient un trébuchet vide, carré central du tableau. Au-dessus d'elle, à son aplomb, le Christ en majesté d'un Jugement dernier, ou l'ultime pesée. Rien dans sa balance, sinon son âme, dont confiante, elle attend le jugement, les yeux détournés du miroir et de toutes les richesses et bijoux étalés devant elle. Un minuscule clou dans le plâtre.

     Quand vous jeûnez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui prennent des airs sombres et défont leurs faces, pour montrer aux hommes qu'il jeûnent. Amén, je vous dis: ils reçoivent leur salaire. Mais toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave tes faces, pour ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père seulement qui est dans le secret. Et ton père, le voyant du secret, te le rendra.
     Ne thésaurisez pas des trésors sur terre, ou ver et mite défont, où voleurs percent et volent. Mais thésaurisez des trésors aux ciels, que ver ni mite ne défont, que voleurs ne percent ni volent. Oui, là où est ton trésor, là aussi est ton cœur. — Matthieu 6, 21, traduction d'André Chouraqui.


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     Carnaval, du latin carnelevamen, pour carnis levamen, c’est-à-dire littéralement: enlèvement de la chair.
     • Mais la connaissance n'est pas en tous. Oui, certains, accoutumés jusqu'à présent à l'idole, mangent ce qui est sacrifié aux idoles, en tant que tel, et leur conscience, étant faible, en est souillée. Mais ce n'est pas un aliment qui nous placera près d'Elohîms. Si nous ne mangeons pas, nous ne sommes pas privés; et si nous mangeons, nous ne sommes pas dans l'abondance. Mais prenez garde, de peur que ce pouvoir qui est vôtre ne devienne un obstacle pour les faibles. Oui, si quelqu'un te voit, toi qui as la connaissance, étendu dans un temple d'idoles, sa conscience à lui, le faible, ne sera-t-elle pas enhardie à manger ce qui est sacrifié aux idoles? Et, étant faible, il est détruit par ta connaissance, ton frère. — 1 Corinthiens 8, 7-11, traduction d'André Chouraqui.— © Irma Cordemanu, 2017.

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     d. (J-49. Quatrième dimanche, 18 février). — Dimanche de l'Exil d'Adam ou du Pardon marque la fin du Petit Carême et du Carnaval.

vendredi 17 février 2017

Petit carême (2): Le fils prodigue.

Auguste Rodin
L'enfant prodigue, 1886.

     LE CYCLE PASCAL (28 janvier-28 juin 2018) s'ouvre par Le Triode (28 janvier-1er avril 2018), qui prépare Pâques (J) en trois temps: le petit carême, le grand carême et la semaine sainte, jusqu'aux Rameaux.
     I. LE PETIT CARÊME (28 janvier-18 février 2018) comporte quatre dimanches préparatoires. Ces trois semaines sont consacrées à la méditation, à la prière et à la préparation du grand carême.

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      2. J- 63. Deuxième dimanche, dit du Fils prodigue (4 février 2018), il ouvre une semaine de réflexion sur la parabole du Fils prodigue et sur la reconnaissance de ses erreurs.

     • Lundi. Un homme a deux fils. Le plus jeune dit au père: «Père, donne-moi la part de subsistance qui me revient». Il leur répartit sa fortune. Peu de jours plus tard, le plus jeune rassemble tout et part vers un pays lointain. Il dissipe là son patrimoine en vivant follement. Quand il a tout dépensé, c'est une forte famine dans ce pays. Il commence à être dans le dénuement. Il va s'attacher à l'un des citoyens du pays, qui l'envoie dans ses champs faire paître ses cochons. Il aspire à se rassasier des caroubes que mangent les cochons; mais personne ne lui en donne. Mais, venant en lui-même, il se dit: «Tant de salariés de mon père ont du pain en abondance, et moi je péris de faim ici. Je me lèverai donc, j'irai vers mon père et lui dirai: Père, j'ai fauté contre le ciel et devant tes faces. Je ne vaux plus d'être encore appelé ton fils. Fais-moi comme l'un de tes salariés». Il se relève et vient vers son père.
     Étant encore loin, son père le voit. Pris aux entrailles, il court se jeter à son cou et, se penchant, l'embrasse. Le fils lui dit: «Père, j'ai fauté contre le ciel et devant tes faces. Je ne vaux plus d'être encore appelé ton fils». Mais le père dit à ses serviteurs: «Apportez en hâte la plus belle tunique  et l'en revêtez. Donnez-lui un anneau pour sa main, des sandales pour ses pieds. Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons! Mon fils que voilà était mort, et il revit; il était perdu et il est retrouvé!». Ils commencèrent à festoyer.
     Son fils aîné était aux champs. En revenant, il s'approche de la maison, entend musique et chœurs, appelle un des garçons et s'enquiert: «Qu'est-ce donc?» Il lui dit: «Ton frère est revenu. Ton père a tué le veau gras, parce qu'il l'a retrouvé en bonne santé». Mais il brûle et refuse d'entrer. Son père sort et le supplie. Il répond et dit à son père: «Voilà tant d'années que je te sers, et jamais je ne suis passé outre à un ordre de toi. Mais à moi, jamais tu n'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Et ton fils que voilà revient. Il a englouti ta fortune avec des putains, et tu immoles pour lui le veau gras!». Il lui dit: «Enfant, toi tu es toujours avec moi. Tout ce qui est à moi est à toi. Mais il faut festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voilà était mort et il ressuscite; il était perdu et il est retrouvé». — Luc, 15, 11-32, traduction d'André Chouraqui. — Rembrandt: Le Retour du fils prodigue, détail.

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     • Mardi. Lui que l’on a reconnu il n’y pensait même plus, tout occupé qu’il était: il ne pensait même plus que l’amour pût encore être. Il est explicable que de tout ce qui arriva alors on ne nous ait transmis que ceci: son geste, le geste inouï que l’on n’avait jamais vu auparavant; le geste de supplication avec lequel il se jeta à leurs pieds, les conjurant de ne pas l’aimer. Effrayés et chancelants, ils le relevèrent. Ils interprétèrent son élan à leur manière en lui pardonnant. Il a dû se sentir singulièrement rassuré que tous, malgré l’évidence désespérée de son attitude, se soient mépris. Il put probablement rester. Car de jour en jour il reconnut davantage que l’amour dont ils étaient si vaniteux et auquel ils s’encourageaient en secret les uns les autres, ne le concernait pas. Il avait presque envie de sourire lorsqu’ils s’efforçaient, et il devenait clair combien peu ils pouvaient penser à lui.
     Que savaient-ils de lui ? C’était maintenant terriblement difficile d’aimer, et il sentait qu’un seul en serait capable. Mais celui-là ne voulait pas encore. — Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge, 1910. — Leonello Spada: Le retour du fils prodigue, 1611.

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     • Mercredi. Te sens-tu chez toi, à la maison? Je ne sais pas, je n’en suis pas du tout sûr. C’est bien la maison de mon père, mais chaque chose se tient froidement l’une à côté de l’autre comme si chacune était occupée avec ses propres affaires que j’ai soit oubliées, soit jamais connues. À quoi puis-je leur servir, que suis-je pour elles, même moi le fils du père, du vieux paysan? Et je n’ose pas frapper à la porte de la cuisine, reste à écouter seulement de loin, reste debout à écouter seulement de loin pour que je ne puisse pas être surpris en train d’écouter. Et comme j’écoute de loin, je n’entends rien, j’entends juste le léger tic-tac d’une horloge, ou bien je crois l’entendre, revenant des jours de l’enfance. Ce qui se passe dans la cuisine est le secret de ceux qui y sont assis, secret qu’ils me cachent. Plus on hésite devant la porte, plus on devient étranger. Que se passerait-il si quelqu’un ouvrait maintenant la porte et me demandait quelque chose? Ne serais-je pas moi-même comme un qui veut garder son secret? — Franz Kafka, Cahier d’écolier bleu (automne 1923 - hiver 1923/1924). — Marc Chagall: Le fils prodigue, 1975.

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     • Jeudi. Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres avec le cœur joyeux d'un jeune passager. Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres, qui chantent: «Par ici! vous qui voulez manger le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendange les fruits miraculeux dont votre cœur a faim; Venez vous enivrer de la douceur étrange de cette après-midi qui n'a jamais de fin»? À l'accent familier nous devinons le spectre; Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous. «Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre!» dit celle dont jadis nous baisions les genoux.


     Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre! Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons! Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons! Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau! — Charles Baudelaire: "Le voyage" in Les fleurs du mal. — Gerrit van Honthorst: Le fils prodigue, 1623.
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     • Vendredi. "Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin. La vieille mère lavait ses tabliers; le père infirme sommeillait près de l’âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit: «Bonjour, papa; bonjour, maman». Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d’émoi son savon dans son eau et balbutia: «C’est-i té, m’n éfant ? C’est-i té, m’n éfant ?» Il la prit dans ses bras et l’embrassa, en répétant: «Bonjour, maman.» Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu’il ne perdait jamais: «Te v’là-t-il revenu, Jean?» Comme s’il l’avait vu un mois auparavant. Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite sortir le fils dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le maire, chez l’adjoint, chez le curé, chez l’instituteur.
     Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer. Le soir, au souper, il dit aux vieux: «Faut-il qu’vous ayez été sots pour laisser prendre le p’tit aux Vallin». Sa mère répondit obstinément: «J’voulions point vendre not’ éfant». Le père ne disait rien. Le fils reprit: «C’est-il pas malheureux d’être sacrifié comme ça». Alors le père Tuvache articula d’un ton coléreux: «Vas-tu pas nous r’procher d’t’avoir gardé». Et le jeune homme, brutalement: «Oui, j’vous le r’proche, que vous n’êtes que des niants. Des parents comme vous ça fait l’malheur des éfants. Qu’vous mériteriez que j’vous quitte».


    La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié: «Tuez-vous donc pour élever d’s éfants!» Alors le gars, rudement: «J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’que j’suis. Quand j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je m’suis dit: v’là c’que j’serais maintenant». Il se leva. «Tenez, j’sens bien que je ferai mieux de n’ pas rester ici, parce que j’ vous le reprocherais du matin au soir, et que j’ vous ferais une vie d’ misère. Ça, voyez-vous, j’ vous l’ pardonnerai jamais!» Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants.
     Il reprit: «Non, c’t’ idée-là, ce serait trop dur. J’aime mieux m’en aller chercher ma vie aut’ part». Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec l’enfant revenu. Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria: «Manants, va!» Et il disparut dans la nuit." — Guy de Maupassant: "Aux champs" (Contes de la bécasse). — Guercino: Le retour du fils prodigue, 1619.— © Irma Cordemanu, 2017.

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> 3. J-56. Troisième dimanche, dit du Jugement dernier (11 février 2018). Le petit carême se clôt sur le quatrième et dernier dimanche (18 février 2018) dit de l'Exil d'Adam ou du Pardon. 

vendredi 10 février 2017

Petit carême (1): Le publicain et le pharisien.

     LE CYCLE PASCAL (28 janvier-28 juin 2018) s'ouvre par Le Triode (28 janvier-1er avril 2018), qui prépare Pâques (J) en trois temps: le petit carême, le grand carême et la semaine sainte, jusqu'aux Rameaux.
     I. LE PETIT CARÊME (28 janvier-18 février 2018) comporte quatre dimanches préparatoires. Ces trois semaines sont consacrées à la méditation, à la prière et à la préparation du grand carême.


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     1. J-70. Premier dimanche, dit du publicain et du pharisien (28 janvier 2018). Il ouvre une semaine de réflexion sur l'humilité envers les autres et sur la grâce divine.

     • Pour certains qui, convaincus d'être eux-mêmes des justes, dédaignent tous les autres, il dit aussi cet exemple: «Deux hommes montent au Sanctuaire pour prier, l'un est Paroush, l'autre un gabelou. Le Paroush se plante debout, prie ainsi en lui-même: "Je te remercie, Elohîms, de ne pas être comme le reste des hommes: voleurs, injustes, adultères, ou même comme ce gabelou. Je jeûne deux fois la semaine et je dîme tout ce que je possède". Le gabelou se tient à distance et ne veut même pas lever les yeux au ciel. Mais il se frappe la poitrine et dit: "Elohîms, secours-moi, moi le fauteur!" Je vous dis: celui-ci descend justifié dans sa maison, celui-là non. Tout homme qui s'élève est humilié, qui s'humilie est élevé.» — Luc 18, 9-14, traduction d'André Chouraqui. — James Tissot: Le publicain et le pharisien, 1886-1894.— © Irma Cordemanu, 2017.

 [Mardi 30 janvier 2018. — Trois Saints Hiérarques.]

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2. J- 63. Deuxième dimanche, dit du Fils prodigue (4 février 2018).

samedi 4 février 2017

Génica Athanasiou (1897-1966).


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     D'un père d'origine albanaise, Eugénie Tanase, dite Génica Athanasiou, est née à Bucarest le 3 janvier 1897. En 1919, elle quitte la Roumanie pour Paris avec le projet de devenir comédienne. Presque aussitôt, elle entre dans la troupe de Charles Dullin et participe en 1921 au premier spectacle de L'Atelier donné dans une grange à Moret-sur-Loing (Seine-et-Marne). En 1922, Dullin s'installe dans l'ancien Montmartre-Ciné et le rebaptise Théâtre de l'Atelier, pour en faire un «lieu de poésie et de réflexion».

     Dès l'automne 1921, par l'entremise de Max Jacob, Dullin avait auditionné le jeune comédien Antonin Artaud, âgé alors de vingt-cinq ans, et l'avait reçu dans sa compagnie. Artaud y fait là sa première rencontre amoureuse, en la personne de Génica. S'ouvre alors entre eux une longue correspondance de 1922 à 1927 réunie dans le recueil Lettres à Génica Athanasiou précédé de Deux poèmes à elle dédiés (Gallimard, 1969). Après leur rupture, leur correspondance se prolonge jusqu'en 1940.
     Marseille, 3 août 1922. — Bien-aimée, il m'est venu une idée au sujet des danses que tu fais. Composer des ballets dont tu serais le centre, et qui représenteraient la lutte ou l'apothéose, le triomphe d'Éléments abstraits. Car tu es une des rares artistes capables de représenter l'abstrait. La Danse de l'Eau, du Feu, du Désir, de la Fièvre, de la Volupté, de l'homme, de la Vie, de la Mort, du Désespoir, du Regret, et les combinaisons humaines de ces éléments.
     Ville-Évrard, 30 octobre 1940. — Je ne vous ai jamais écrit, ma chère Génica, depuis que je suis interné ici [ février 1939] mais je vous ai vue bien des fois dans toutes les batailles que vous avez menées pour ma délivrance et où vous avez souffert avec moi. Je vous ai entr'aperçue il y a une quinzaine de jours du côté du Bd de Clichy. [...] Venez me voir le plus tôt possible et dès jeudi si vous le pouvez. Vous savez maintenant comment je vous vois et que je vous aime.
     Souvent avec Artaud pour partenaire, elle tient aussitôt plusieurs rôles de jeune première, par exemple en 1922 dans La vie est un songe de Pedro Calderón de la Barca ou dans L'occasion de Prosper Mérimée, aux côtés de la jeune débutante Marguerite Jamois qui retrouvera Dullin en 1947. Génica connaît bientôt un triomphe en décembre 1922 dans Antigone de Jean Cocteau d'après Sophocle.
     Antonin Artaud, conférence au Mexique de 1936, près de dix ans après leur rupture: Jamais je n'oublierai la voix dorée, pleine de frémissements, mystérieuse, de Génica Athaniasou-Antigone en train de faire ses adieux au soleil. Sa plainte venait d'au-delà du temps, et comme portée par l'écume d'une vague sur la mer Méditerranée, un jour inondé de soleil; cela ressemblait à une musique de chair qui se répandrait dans les ténèbres glacées. C'était, réellement, la voix de la Grèce archaïque.
     Tandis qu'Artaud rompt avec Dullin en mars 1923, Génica reste membre de l'Atelier jusqu'en 1926 mais, toujours sous sa direction, continuera à y donner des représentations jusqu'en 1938: entre autres Volpone adapté par Jules Romains (1928); Patchouli d'Armand Salacrou (1930); Le médecin de son honneur de Calderón (1935); Jules César de William Shakespeare (1937); Plutus, l'or d'après Aristophane (1938). À partir de 1931, année où elle obtient la nationalité française, son nom de scène est Madame Génica.

     Avec l'accord de Dullin elle joue dans plusieurs autres théâtres: à deux reprises avec la compagnie Georges Pitoëff, en 1925 et en 1932. En 1935, au théâtre Montmartre sous la direction de Jean-Louis Barrault, elle interprète Autour d'une mère, adapté du roman Tandis que j'agonise de William Faulkner. Sous celle d'Artaud, elle joue dans trois spectacles: Au pied du mur de Louis Aragon en 1925 au Vieux-Colombier avec Artaud lui-même; de Roger Vitrac Les mystères de l'amour au théâtre de Grenelle en 1927; et le troisième acte de Partage de Midi de Paul Claudel au théâtre Alfred-Jarry en 1928, monté seul contre la volonté de l'auteur, ce qui entraînera d'ailleurs la brouille d'Artaud avec Jean Paulhan.

     Dès 1925 dans Le comte Kostia de Jacques Robert et La coquille et le clergyman de Germaine Dulac sur le seul scénario qu'aura écrit Artaud (1928), elle est actrice de cinéma. Jean Grémillon, dont elle deviendra la compagne durant plus de dix ans, lui donne alors le rôle principal dans Maldone (1928) aux côtés de Dullin et dans Gardiens de phare (1929). L'année même où Carl Theodor Dreyer réalise La passion de Jeanne d'Arc (1927) où Artaud joue l'inquisiteur, il se trouve qu'elle a un petit rôle de gitane dans La merveilleuse vie de Jeanne d'Arc de Marco de Gastyne. En 1933, elle est au générique de Don Quichotte de George Wilhelm Pabst avec Fédor Chaliapine, où elle joue une servante.

     Après la guerre, Génica entre dans une vie difficile. Suite à de graves conflits avec la Ville de Paris, Dullin quitte la direction du Théâtre de la Cité en 1947 et, s'il retrouve alors Marguerite Jamois et son équipe du Théâtre Montparnasse, il n'aura plus de salle personnelle jusqu'à sa mort prochaine en 1949. Génica participe modestement à plusieurs réalisations au théâtre: avec Roger Blin dans La grande et la petite manœuvre d'Arthur Adamov en 1950 mis en scène aux Noctambules par Jean-Marie Serreau; en 1951 avec Sacha Pitoëff Oncle Vania d'Anton Tchékhov au Théâtre des Champs-Élysées; et dans les trois premières mises en scène de Guy Suarès, dont Yerma de Federico Garcia Lorca à la Huchette, et en 1956 Hedda Gabler d'Henryk Ibsen au théâtre Franklin dont Suarès est entretemps devenu directeur.

     Plongée dans la misère, Génica ne survit que par la générosité d'amis et par quelques petits rôles au cinéma: Fatima dans le deuxième épisode du Comte de Monte-Cristo en 1954 de Robert Vernay (Jean Marais dans le rôle titre); ou à la télévision Les célibataires de Jean Prat, d'après Henri de Montherlant en 1962. En 1963, elle est admise à la fondation Constant-Coquelin de Couilly-Pont-aux-Dames, maison de retraite pour artistes et comédiens. Elle parvient à visiter sa sœur en Roumanie en 1964, avant de retourner brièvement à la Fondation et de mourir à l'hôpital de Lagny le 13 juillet 1966. — © Irma Cordemanu, 2017.

Man Ray a réalisé plusieurs photographies de Génica Athanasiou, en particulier une séance de pose avec une blouse roumaine en 1925, effectuée au 31 bis rue Campagne-Première à Paris. C'est aussi par un portrait d'elle que Man Ray a réalisé sa première photographie en couleur au temps des films avec Jean Grémillon (1928-1929).

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mercredi 1 février 2017

Les Cucuteni aux origines de la blouse roumaine (5000 AC).


     Si les blouses roumaines sont de toile tissée blanche (chanvre, lin, coton, laine ou soie grège), les broderies sont pour l'essentiel noires et rouges.

     Ces trois couleurs apparaissent sur les céramiques richement polychromes des Cucuteni, attestant de l'extraordinaire existence durant trois mille ans d'une société matriarcale urbaine au néolithique en Moldavie (nord-est de l'actuelle Roumanie, Poduri, Piatra Neamț et Iași) et en Ukraine, cinq mille ans avant notre ère et donc au moins mille ans avant Sumer en Mésopotamie. Ainsi Talianky (Ukraine) pouvait abriter quinze mille personnes  dans près de trois mille maisons, souvent à étage. Par ses surplus alimentaires, ses vastes implantations villageoises, sa spécialisation artisanale d’une grande qualité technique et artistique, tous les traits d'une civilisation complexe sont réunis. Les Cucuteni savaient travailler et cuire l'argile, connaissaient les pigments minéraux pour obtenir leurs trois couleurs fondamentales, et les oxydes de fer pour la conservation.

    Les blouses roumaines utilisent la couleur noire surtout dans l'ouest du pays, en Transylvanie par exemple, qui jusqu'au début du XXsiècle, a subi de plus importantes oppressions politiques. Dans d'autres régions du Nord et du sud, le rouge est très présent surtout chez les jeunes filles, jusqu'à dominer les motifs comme à Pădureni (Moldavie).

     Cette culture développe principalement pour motifs stries, rubans et spirales, rhombes ou losanges symbole de la fertilité féminine (qu'empile la Colonne sans fin de Constantin Brâncuși), triangles superposés symboles de la dualité des couples homme / femme, terre / ciel, inférieur / supérieur, grandeur / décadence, des symboles qu'on retrouve dans les civilisations amérindiennes. Les abondantes représentations féminines en culte de la fécondité sont incises des motifs familiers des blouses roumaines.


    En effet, leurs broderies perpétuent cette tradition Cucuteni: rhombes, cercles, carrés, lignes et rivières en zig-zag, spirales, crochets, mais aussi les thèmes astraux ou cosmiques (étoiles, roues célestes), végétaux (guirlandes et fleur ou plantes), voire animaux avec les cornes de bélier (culte solaire), de taureau (lunaire) par exemple, serpents, chiens, coqs ou pigeons. — © Irma Cordemanu, 2017.