samedi 18 novembre 2017

Maria Tănase (1916-1963).


«Quand ta voix me porte tes mots, je peux sculpter pour chacun de nos chants un Oiseau Maître! Entends-tu, ma fille, me comprends-tu? Tu vois Maria, j’ai couru le monde, la terre entière connaît mes œuvres, mais quand nos chants s’élèvent, j’ai le mal du pays, le tien comme le mien, de mon village, des eaux gémissantes du Jiu... Entends-tu, me comprends-tu?» — Constantin Brâncuși.

Nous sommes en 1938, la chanteuse Maria Tănase vient de rencontrer Constantin Brâncuși, de trente-sept ans son aîné, à l'exposition d'arts populaires de Paris organisée par le sociologue-ethnologue Dimitrie Gusti. Artiste consacrée, Maria Tănase y représente la chanson traditionnelle roumaine. Coup de foudre, le sculpteur lui propose de visiter son atelier, le couple n'en sortira que deux jours après, oublieux même des représentations qu’elle devait honorer. 

Suzana Doicescu, Brâncuși et Maria Tănase. 
Troisième enfant d’une famille pauvre, Maria Tănase est née 25 ans plus tôt, en septembre 1913, à Caramidari, faubourg de Bucarest. Très vite elle développe le goût de la scène, et dès huit ans s’initie au chant dans les spectacles de son école; à la fin du primaire elle doit hélas interrompre sa scolarité pour travailler avec ses parents fleuristes. 

Mais Maria sera chanteuse et en 1930 elle se produit déjà dans quelques cabarets; c'est à cette époque qu'elle rencontre le metteur en scène Sandu Eliad, directeur du théâtre yiddish Baraşeum — toujours en activité à ce jour —, qui la prend sous son aile et l'introduit dans le monde artistique de Bucarest. Elle commence à chanter dans des revues musicales, enregistre ses premiers disques et entre au Conservatoire royal de musique en 1935. 

Sandu Eliad la présente au musicologue Harry Brauner (frère du peintre surréaliste Victor Brauner). Celui-ci, séduit par son tempérament, révèle sa personnalité musicale et devient son pygmalion. Osons le dire, grâce à lui elle trouve sa voie. Sa carrière prend un véritable essor en février 1938 lors de l’émission Oră Village sur Radio-Bucarest, où elle interprète quatre chansons plébiscitées par les auditeurs. La jeune artiste participe alors à divers programmes radiophoniques et poursuit ses récitals dans les restaurants et cabarets. Elle cultive un répertoire traditionnel qui la mène à l'exposition d'arts populaires de Paris puis, nous le savons, dans les bras de Constantin Brâncuși.
Maria Tănase, exposition
universelle de New York 1939.
L’année suivante, accompagnée du sculpteur, Maria Tănase se produit au pavillon roumain de l’exposition universelle de New York devant le président Roosevelt et un parterre de célébrités dont Yehudi Menuhin, George Enescu, André Gide — une prestation de «variété» qui irrite Brâncuși. Jugeant que son répertoire manque d’ambition, il tente de la ramener à un registre roumain authentique, vers des scènes plus prestigieuses que les cabarets où elle aime se produire. La relation du couple se délite, Maria se sépare de l’homme qui demeurera le grand amour de sa vie.

Peu de temps après son retour à Bucarest, en septembre 1940, la Garde de Fer entre au gouvernement, impose des lois discriminatoires et prend le contrôle du monde de la culture et des médias. Ses chansons sont censurées et ses disques détruits, elle est contrainte de se retirer sur les lieux de son enfance à Caramidari. Cependant elle peut compter sur le soutien d’un de ses grands admirateurs, Eugen Cristescu, chef du Serviciul Special de Informaţii (Service spécial d'informations). Celui-ci exploite sa notoriété et ses tournées à l’étranger, pour établir des contacts avec les services secrets anglais et américains. En 1941, au retour d’une tournée en Turquie, alors que la Roumanie combat aux côtés des Allemands, elle est arrêtée, accusée d’être un agent britannique, et devra son salut à Eugen Cristescu. Jusqu’à la fin de la guerre elle apporte son soutien aux soldats en allant chanter sur le front et dans les hôpitaux.

En 1945, après l’instauration du régime communiste contrôlé par l’URSS, le même Eugen Cristescu intervient en faveur de la chanteuse, cette fois-ci soupçonnée d’espionnage à la solde des Allemands. En conformant son répertoire à l’idéologie du pouvoir, elle peut reprendre ses tournées et ses enregistrements. Elle délaisse les récitals dans les cabarets pour se consacrer à l’opérette et apparaît dans quelques pièces de théâtre et films mineurs. En décembre 1950 elle épouse l’avocat Clery Sachelarie dont elle regrettera toujours de ne pas avoir eu d'enfant. Entre 1953 et 1961 elle enregistre pas moins de vingt-quatre albums dont quatre en français, reçoit le prix de l’État (1955) et le titre d’Artiste émérite (1957). 

Constantin Brâncuși meurt le 16 mars 1957. Très affectée par sa disparition, elle s’installe un moment à Târgu Jiu, où est érigé l’Ensemble sculptural de l’artiste. Elle ambitionne d’y fonder une école de musique consacrée au folklore roumain, mais ne mènera pas son projet à terme. 

Tourmentée depuis toujours par l’absence d’enfant, elle adopte Minodora Nemeş, une jeune chanteuse de la région du Banat, alors âgée de dix-sept ans. Trois ans plus tard, au printemps 1963 en tournée à Hunedoara, elle s’effondre sur scène; transportée à l’hôpital, on lui diagnostique un cancer du poumon. Malgré tout elle poursuit les représentations pendant deux semaines, mais à bout de forces, elle est rapatriée et hospitalisée à Bucarest. La maladie fulgurante l’emporte le 22 juin 1963. Une journée de deuil national est décrétée. L’icône de tout un peuple est pleurée par des centaines de milliers de Roumains le jour de ses obsèques. Maria Tănase, «l’oiseau-lyre», souvent comparée à Édith Piaf, incarne l’âme de la Roumanie et demeure aujourd’hui encore une des plus grandes voix populaires du XXe siècle. — © Irma Cordemanu, 2017.


25 juin 1963, funérailles nationales de Maria Tănase.

mardi 7 novembre 2017

Tudor Arghezi (1880-1967).


«Demandez à un Roumain ce qu’il pense du photographe Éli Lotar. Sauf exception, on haussera les épaules. Connais pas. Ajoutez alors que c’est le fils du poète Tudor Arghezi: soudain, le regard s’éclaire».

Il est temps aujourd’hui de nous rapprocher de ce père de la littérature roumaine (de son vrai nom Ion Theodorescu), né à Bucarest en 1880, illustre pour son œuvre polymorphe et sa poésie enfantine. Baccalauréat en poche dès onze ans, il enseigne l’algèbre l'année suivante et publie ses premiers poèmes à seize ans grâce aux colonnes que lui confie le dramaturge et poète Alexandru Macedonski dans son journal Liga ortodoxă (Ligue orthodoxe). Ce dernier, père du symbolisme roumain, aura une forte influence sur le jeune écrivain. À la même époque, Tudor Arghezi est employé comme laborantin à la fabrique de sucre de Chitila (proche de la capitale) dont il prend la direction à dix-huit ans.

Monastère Cernica.
Tourmenté par les questions métaphysiques, il se retire au monastère Cernica en 1899 où il devient moine, puis diacre durant six ans. Mais il se rebelle rapidement contre le cagotisme orthodoxe et fonde, clandestinement, la revue littéraire Linia dreaptă (Ligne droite) dans laquelle il publie ses poèmes. Même s'il garde la foi, il abandonne les ordres en 1905, l’année de naissance de son fils illégitime Éli Lotar, et quitte la Roumanie pour se partager entre Genève et Paris. La révolte paysanne de 1907, qui fit onze mille morts, aiguise sa conscience politique. Trois ans plus tard il retourne à Bucarest effectuer son service militaire.

Tudor Arghezi s’implique dans la vie littéraire et politique, il publie poèmes et chroniques dans de nombreuses revues, dont Cronica (Chronique) qu’il a créée en 1915. La virulence de ses attaques envers l'église roumaine et sa détermination le mènent sur le devant de la scène. En 1916 il s’oppose à l’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés. Il est interné ainsi que d’autres intellectuels, à Văcărești. À sa sortie de prison en 1922, il prend la direction de diverses revues et publie enfin en 1927 un recueil de ses poèmes jusqu’alors éparpillés dans la presse, Cuvinte potrivite (Paroles assorties). Cet ouvrage s’impose dans un style résolument neuf, synthèse de tradition et de modernisme. 

Billets du perroquet.
L’année suivante il lance la revue polémique Bilete de papagal (Billets du perroquet) dans laquelle le jeune bachelier Eugen Ionescu fait ses armes d'auteur. Cette revue anticonformiste, d'un format réduit, ouvre ses pages aux plus grands écrivains de l'époque et devient une tribune contestataire et satirique dont la jeunesse s’empare. Elle irrite le pouvoir. Menacée par les autorités, sa publication sera plusieurs fois interrompue, et cessera définitivement au lendemain de la guerre en 1945.

Quelques-uns de ses plus beaux écrits inspirés par ses années d’incarcération, Poarta neagră (Porte noire) et Flori de mucigai (Fleurs de moisissure) sont publiés respectivement en 1930 et 1931. Dans Icoane de lemn - Din Amintirile ierodiaconului Iosif (Icônes de bois - Souvenirs du diacre Joseph) il fait une satire de la vie des moines orthodoxes; plus largement il ne cesse dans ses textes de s’attaquer à la médiocrité de la société roumaine.

Son pamphlet Baroane (Le baron), publié en octobre 1943, dénonce les exactions des troupes allemandes en attaquant le baron Von Killinger, agent diplomatique d’Adolf Hitler à Bucarest. Ion Antonescu, dictateur du royaume de Roumanie entre 1940 et 1944, l’épargne du pire en le faisant interner à la prison de Târgu-Jiu où il reste quelques mois.

À la fin de la guerre Tudor Arghezi jouit d’un bref succès. Les éditions de l'État publient une anthologie de ses Billets du perroquet, sa pièce Seringa (1968) est jouée au Théâtre national, mais très vite il est attaqué par la presse et le régime stalinien. Accusé d’avoir flatté la bourgeoisie dans ses écrits, il disparaît de la scène culturelle. Isolé dans sa maison de Bucarest avec sa famille, il se consacre alors à la traduction d’œuvres étrangères telles que les Fables de La Fontaine.

En 1953 Tudor Arghezi est réhabilité par les autorités culturelles du nouveau régime instauré à la mort de Staline. Il publie en 1955 le recueil de poèmes 1907 - Peizaje, célébrant l’insurrection des paysans du début du siècle, qui lui vaudra d’être élu membre de l’Académie roumaine. Adaptant ses thèmes aux exigences du Réalisme socialiste, il écrit l’année suivante Cântare omului (Hymne à l’homme), traduit en 1968 par Eugène Ionesco. ll est alors célébré comme poète national et reçoit le titre de Héros du travail socialiste.

Salon du Livre 2013.
En 1965 il est nommé pour le Nobel de littérature et se voit décerner le prestigieux prix Herder, qui le consacre à l’international. Mais ce n’est qu’en 2013, lorsque le Salon du Livre à Paris célèbre la Roumanie, que la France découvre le poète dont un seul ouvrage a été traduit dans la collection «Poètes d'aujourd'hui», en 1963. Chanter bouche close paraît aux éditions de La Différence grâce à une traduction de Benoît-Joseph Courvoisier. À ce jour cet unique recueil disponible en français rassemble un choix d'écrits visant à nous faire apprécier la diversité de sa littérature, à travers sa poésie pour enfants, les vers érotiques, les psaumes, élégies et poèmes théologiques. Tour à tour virulent pamphlétaire, romantique, auteur revendicatif, ou humaniste, ses textes déroutent par leur ambivalence. La religion sous-tend son œuvre entière, même s’il ne cesse de dénoncer l’hypocrisie du clergé. Il reconstruit ce qu’il attaque. L'œuvre de Tudor Arghezi, réputée hermétique et difficilement traduisible, reste malheureusement trop méconnue en France.

En 1955, rattrapé par une infection chronique contractée vingt ans plus tôt, son état physique empire mais ne l'empêche pas d'écrire. Une édition complète de ses œuvres paraît en 1959. Le poète meurt dans sa maison de Bucarest en mai 1967, un an après son épouse. Sa demeure est transformée en Maison-Musée en 1974. — © Irma Cordemanu, 2017.

dimanche 5 novembre 2017

Stufat de miel / Estouffade d'agneau au vert (Pâques).


     Cuisson à l'étouffée (ou à l'étuvée) dit-on en français, stufato en italien, estofado en espagnol et estouffade dans le Midi, ce mode de cuisson du ragoût de viande en vase clos se nomme stufat chez les Roumains qui cuisent essentiellement l'agneau ainsi pour le repas de Pâques. La recette est en réalité étroitement liée aux rites de printemps puisque l'agneau est accompagné d'oignons nouveaux et d'ail vert, ainsi que d'autres plantes de saison, pourvu qu'elles soient vertes (aneth, oseille persil, livèche*, etc).

     Choisir de préférence des côtes, du collier, de la poitrine, tous morceaux comprenant des os, puisque l'épaule et le gigot sont réservés comme pièces à rôtir et plutôt dans les maisons bourgeoises.

     À partir de trois à cinq bottes d'oignons nouveaux et d'ail vert, les tresser ensemble par leurs queues pour obtenir autant de couronnes que de convives et même davantage. Est-il utile de préciser que ces couronnes vertes répondent à celles de fleurs et de rameaux dont les jeunes filles s'ornent autour des fêtes pascales? Elles n'ont d'ailleurs aucune nécessité gustative, la plupart des ragoûts d'agneau d'aujourd'hui se contentent de ces verdures coupées en morceaux.

     Faire revenir les couronnes d'ail et d'oignon dans l'huile, jusqu'à ce qu'ils soient tendres, sans jamais brûler l'huile qui servira ensuite, une fois les couronnes retirées, à dorer un oignon sec haché et le kilo de viande en portions, avec du paprika et deux ou trois tomates pelées, épépinées et hachées (facultatives). Recouvrir à peine d'eau, ajouter un verre de borș* pour l'acidité, ou de citron) et laisser mijoter à couvert et à petit feu une demi-heure environ. Hacher à la fin les herbes aromatiques (oseille, aneth, persil, livèche) et l'ail sec. Poser sur le ragoût les couronnes d'ail et d'oignon et laisser cuire ainsi un quart d'heure, toujours à feux doux, à couvert et sans mélanger. Cette cuisson peut être aussi menée à four moyen (130°/150°) une bonne heure dans une cocotte en terre dont le couvercle sera luté d'un cordon de pâte obtenue à partir de farine et d'eau. Boucher aussi le trou avec cette pâte, si le couvercle en comporte un.

     Servir la viande entourée de ses couronnes et napper de la sauce onctueuse. Ce plat s'accompagne d'un vin blanc sec ou demi-sec frais.

    

     * La livèche est parfois appelée herbe à Maggi, alors que ces bouillons-cube n'en contiennent pas, contrairement au sel de céleri par exemple, en réalité sel de livèche. Elle peut aisément être remplacée par du céleri, de goût très semblable.

     ** L'acidité propre à ce plat vient du borș, obtenu à partir de la fermentation du son de blé deux jours à l'avance aidée d'un peu de levain, ou vendu en bouteilles ou en préparation déshydratée (Maggi par exemple) dans les magasins spécialisés. En l'absence de borș, ajouter du petit lait ou de la crème aigre ou tout simplement du jus de citron, voire du vinaigre. — © Irma Cordemanu, 2017.

mercredi 1 novembre 2017

Moșii de toamnă / Ancêtres d’automne.


     En Roumanie, entre le 1er et le 6 novembre, la parenté se rassemble dans les cimetières, les églises et/ou les maisons pour offrir des lumières, de la nourriture et de la boisson aux morts de la famille. Au moins les colivă (article à venir sur le blog), préparation présente dans les rites des morts dès le néolithique, de couleur foncée à base de blé bouilli, sucre, miel, noix pilées et raisins secs et parfumée aux zestes d’orange et à la cannelle — «le grain de blé que l’on jette dans la terre, s’il ne pourrit pas, reste seul, et s’il pourrit, amène beaucoup de fruits» Jean 12, 24 —, et de la țuică (prononcer «tsouica»), eau-de-vie de prunes. Mais elle peut leur servir de véritables banquets, le plus souvent près des tombes, où il s’agit de festoyer avec les morts. Ces fêtes sont appelées «Moșii de toamnă / Ancêtres d’automne», du même nom qui désigne les préparatrices et ordonnatrices du rite, souvent les femmes les plus âgées, mais aussi l’accoucheuse du village ou au moins celle de la famille, et aussi l’entité des «Ancêtres», la collectivité de morts invités dans ces repas.

     Dans les premiers jours de juin, s'ordonne une autre semaine appelée «Moşii de vară / Ancêtres d’été». Lors de ces deux cycles, les villages s’échangent de même un pot en terre empli de colivă et planté d’une bougie.

     Aux enterrements, les colivă et la țuică sont le minimum indispensable et sont souvent accompagnées de différents gâteaux bénis par les popes, consommés et partagés avec les pauvres, afin de garantir aux morts une bonne délivrance de l’enveloppe charnelle, un bon passage au repos éternel, et aux vivants assurer une paix contre les tourments que les morts inquiets pourraient leur causer. Les colivă sont de même présentées dans un pot de terre neuf à une vieille femme à l’issue de la cérémonie funèbre. — © Irma Cordemanu, 2017.


mardi 17 octobre 2017

Les mititei ou mici de casă.


    Mititei ou mici, le mot signifie «petites choses» en roumain. Ce sont des saucisses sans boyau, pour les parties de barbecue, grillées au feu de bois, ou à défaut au four.

    Pour une vingtaine de saucisses, ou pour six personnes environ, il faut 1 kg de viande de bœuf (paleron, collier), ou pour aller plus vite de la viande hachée de boucher à 15%, 500 grammes de viande de porc (poitrine, épaule) et 500 grammes d'épaule de mouton et si possible, et environ vingt cl de bouillon de bœuf ou à défaut d'eau tiède.

    Hacher finement les viandes en y incorporant poivre, une cuillerée de jus de citron et bicarbonate de soude délayé (attention, ça mousse), une pointe de piment, coriandre, cumin, girofle, anis étoilé, et une cuillerée à soupe d'huile. Il faut pétrir longuement avec les deux mains, tout en versant petit à petit quatre cuillerées à soupe de bouillon de boeuf, jusqu'à ce que le mélange soit bien lié et pas trop mou. Presser ensuite la pâte à deux mains afin de chasser les bulles d'air. Laisser reposer une nuit au réfrigérateur.

    Le lendemain, ajouter peu à peu une tête d'ail bien écrasé en pommade par kilo de viande, le reste du bouillon, une cuillerée à café de sel, malaxer soigneusement une dizaine de minutes et réservez 30 minutes au réfrigérateur. Avec les mains mouillées d'eau froide former une vingtaine de rouleaux de viande (8/10 cm de long et 3 cm de diamètre). Laisser reposer encore une heure au frais.

    • Grillés: au grătar / gril (braise, barbecue, plancha) sur deux ou trois côtés maximum. Humecter de temps en temps jusqu’à ce qu’ils soient croustillants mais moelleux à l'intérieur. Trop griller tue saveur et arômes.

    • Au four: Badigeonnez-les légèrement d’huile et rangez-les dans un plat sans qu’ils se touchent. Faire chauffer au maximum le gril du four. Près de la résistance, les dorer 8 minutes en les humectant au pinceau et en les retournant à mi-cuisson avec une spatule ou une pince.

    Les bons mititei sont rares: La viande doit être hachée finement, la pâte malaxée patiemment et avoir longuement reposé au frais; par sa longueur et son intensité, leur cuisson doit avoir su allier un extérieur croustillant et un intérieur moelleux, ce qui est hors de portée des préparations de cantines ou de restaurants. Ils ne sont délicieux que domestiques (mici de casă) et s’accompagnent traditionnellement de poivrons cuits au four avec de l'ail et du persil, de concombres marinés, de moutarde de raifort et de mămăligă (polenta) et mujdei* (sauce à l'ail) ou de fasole bătută (caviar de haricots). De bonnes frites vont très bien aussi sans oublier bière blonde glacée et papanas (blinis) chauds.

    *Préparation du mujdei (du français «mousse d'ail» et du roumain «must de ai», moût d'ail). Écraser cinq gousses d'ail et les amalgamer énergiquement au mortier avec de l'huile d'olive (là-bas on utilise beaucoup et pour tous usages de l'huile de tournesol) à volonté, de l'aneth haché, jusqu'à obtention d'une pommade. La mélanger ensuite énergiquement avec la crème fraîche, aigre ou de yaourt selon les goûts, saler et poivrer. — © Irma Cordemanu, 2017.

lundi 16 octobre 2017

Éli Lotar (1905-1969).


«Demandez à un Roumain ce qu’il pense du photographe Éli Lotar. Sauf exception, on haussera les épaules. Connais pas. Ajoutez alors que c’est le fils du poète Tudor Arghezi: soudain, le regard s’éclaire» (Clément Bénech, Libération, 24 mars 2017).

À l’aube du siècle, le poète et sa compagne Constanța  Zissu ne sont pas mariés. Quand celle-ci est enceinte, le couple quitte la Roumanie orthodoxe pour la France, afin de cacher cette grossesse illégitime. Eliazar Lotar Teodorescu naît quelques mois plus tard, le 30 janvier 1905 à Paris. Cependant le couple se sépare en 1915, et c’est à Bucarest que celui qui deviendra Éli Lotar grandit et poursuit ses études, élevé par ses grands-parents.

En 1924 il revient en France pour entamer une carrière d’acteur qu’il abandonne rapidement, et rejoint le réseau culturel roumain que fréquentent de nombreux artistes. Il obtient la nationalité française en 1926 et la même année fait la rencontre déterminante de la photographe allemande Germaine Krull dont il devient l’assistant, et le compagnon durant trois ans. À ses côtés il  s’inscrit à l’avant-garde du mouvement hérité du constructivisme russe incarné par «La nouvelle vision», dont le peintre et photographe Alexandre Rodtchenko est l’un des précurseurs. Grâce à l’apparition d’appareils plus maniables permettant des angles de vue inédits, la photo s’émancipe des conventions du siècle précédent. Plongées et contre-plongées, déséquilibres dans la composition, donnent une dimension documentaire aux images. Parallèlement à son travail artistique il est engagé comme photographe de plateau pour Marcel L’Herbier, Yves Allégret et Pierre Prévert. Dès la crise de 1929, il s’éloigne de Germaine Krull, participe à quelques expositions mais son œuvre est essentiellement destinée à illustrer la presse écrite. Il côtoie les surréalistes, collabore avec des metteurs en scène de théâtre et des écrivains. Georges Bataille lui commande des images pour "A comme Abattoir" du «Dictionnaire critique» de la revue Documents. C’est à cette occasion qu’il réalise un reportage remarqué aux abattoirs de La Villette. Antonin Artaud et Roger Vitrac lui demandent d’illustrer la brochure manifeste destinée à relancer le théâtre Alfred Jarry alors en péril.

Le théâtre Alfred Jarry - Roger Vitrac, photomontage Eli Lotar.
De plus en plus attiré par le cinéma, il apprend le métier de chef opérateur auprès de Joris Ivens pour son reportage Zuiderzee (Mer du Sud), qui témoigne de la lutte de l’homme contre la nature en mer du Nord, et fréquente les cinéastes majeurs de l’époque. En 1932-1933, Lotar tient la caméra pour le documentaire ethnographique Terre sans pain de Luis Buñuel, qui dépeint la vie précaire des habitants sur les terres stériles de la région de Las Hurdes. Accusé de donner une image déplorable de l’Espagne, le reportage est censuré par le gouvernement jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Manuel Azaña (Front Populaire espagnol). À la fin du tournage il part six mois à bord d’un voilier avec Jacques-André Boiffard, l’assistant de Man Ray et retourne en 1936 fêter la victoire du Front Populaire en Espagne. En juillet Jean Renoir l’engage comme photographe pour Une partie de campagne, qui ne sortira qu’après la guerre. En 1938 il épouse Elisabeth Makosvka, peintre et photographe et, la même année, ramène d’un séjour en Indochine un matériel considérable. Parti vivre à Nice en 1941 il ouvre un studio photo avant de rejoindre bientôt la Résistance.

Artiste engagé d’extrême gauche, Lotar réalise en 1945 son œuvre phare Aubervilliers, court métrage commandé par Charles Tillon maire de la municipalité, pour dénoncer la politique menée par la mairie de Pierre Laval de 1923 à 1944. Avec scénario et commentaires de Jacques Prévert et une musique de Joseph Kosma, il produit un film poétique et social sur la misère urbaine et le désarroi de la population ouvrière face à l’industrialisation. Le film est présenté en 1946 au premier festival de Cannes dans la catégorie du documentaire social, et marque la fin de sa carrière de photographe. Il se consacre aux documentaires de voyage et part en Pologne l’année suivante à la recherche du corps et des archives de son ami écrivain journaliste Pierre Unik, qui avait également participé à Terre sans pain, disparu en 1945 après s’être enfui d’un camp d’internement. Aubervilliers reçoit le Grand Prix du film poétique du Festival de Knokke-Le-Zoute (Belgique) en 1949. En 1951 il retourne en Roumanie avec l’idée d’un film qui n’aboutira jamais.

À la fin des années 50, il n’a plus de projets et se réfugie dans l’atelier du sculpteur Alberto Giacometti. Ils entament à partir de 1963 une étroite collaboration où Lotar photographie l’artiste au travail, tandis que Giacometti réalise trois bustes de son ami et dernier modèle : Lotar I, Lotar II et Lotar III.


Cette année 2017, une rétrospective de l'œuvre d’Éli Lotar rassemblait au musée du Jeu de Paume une centaine de photographies originales, des images inédites de ses voyages, des films, de nombreux documents et coupures de presse, qui témoignent de l'engagement social et politique de l'artiste. La presse roumaine annonçait l'événement ainsi: «Exposition à Paris du fils de Tudor Arghezi». — © Irma Cordemanu, 2017.



vendredi 6 octobre 2017

Les enfants de Ceaușescu

Orphelinat de Negru Voda, Les enfants de Ceaușescu, RTBF.
Reportage tourné dans un foyer pour mineurs déficients non récupérables.

Rappel des faits:

Décret 770 promulgué en 1966 par le régime de Ceaușescu et abrogé en 1989 marquant l'interdiction de l'avortement. La dictature ultra-nataliste du Conducător entraine un nombre considérable d'avortements clandestins effectués dans des conditions déplorables, causant ainsi la mort de 11 000 femmes.
• Deux millions d’enfants de la « génération décret » naissent à cette période.

En deux ans les naissances sont multipliées par deux, le pays est vite dépassé par les effets de ces mesures. La politique d’incitation à la natalité ne donne pas moyen aux familles défavorisées de subvenir aux besoins de leurs enfants, et les contraint sciemment à l’abandon. Face aux dérives perverses de ce décret et afin de prendre en charge l’afflux des enfants, la loi n°3 du 26 mars 1970 est adoptée. Elle conduit à la création de différentes institutions d’accueil. 

La pouponnière jusqu’à l’âge de trois ans est la première étape du projet politique visant à retirer les enfants de leurs familles biologiques sous prétexte de soins, évidemment non prodigués, pour les soumettre déjà à l'autorité du régime.



Plus grands, les enfants sont placés dans différents établissements obéissant à une typologie bien définie: 
  • Maisons pour enfants scolarisés de six à dix-huit ans (casa de copii).
  • Foyers pour mineurs déficients non récupérables.
  • Écoles de correction destinées aux jeunes délinquants.
  • Maisons pour aliénés.
  • Instituts pour séropositifs.

Orphelinat de Negru Voda, Les enfants de Ceaușescu, RTBF.
Reportage tourné dans un foyer pour mineurs déficients non récupérables.
Ces institutions, abusivement nommées orphelinats après la révolution, servent les objectifs du pouvoir en conditionnant ces jeunes citoyens au service de l’État. L'insalubrité effroyable des lieux et la maltraitance dont ils sont victimes poussent les aînés à gripper le système par la violence envers les plus jeunes pour se faire obéir d'eux, bien souvent sous le regard consentant des éducateurs. Fugues, disparitions, tous les moyens sont bons pour tenter d'échapper à l'institution.

À la chute du régime en 1989, le monde occidental découvre avec stupeur le sort tragique réservé aux dix mille victimes de la politique nataliste de Ceaușescu.

Élisabeth Blanchet au centre, casa de copii de Popricani, 1997.
Bouleversée par les images enfin diffusées en Europe, Élisabeth Blanchet, alors étudiante, décide de son avenir de photographe et journaliste. Entre 1993 et 2000 elle se rend régulièrement à la casa de copii de Popricani, située au nord-est de la Roumanie, pour venir en aide aux enfants de l'établissement. Elle effectue un long travail de documentation décrivant leur quotidien après la révolution et met en lumière les lacunes du nouveau régime dont les enfants institutionnalisés sont les premières victimes. Même si la législation s'adapte peu à peu aux normes européennes en matière éducative, la misère prend le relais de la terreur, et les familles menacées par la pauvreté continuent de mettre leurs enfants à l'orphelinat dans l'espoir qu'ils soient sauvés.

Casa de copii entre 1993 et 2000 - © Élisabeth Blanchet.

  En 1997 Christian Tabaracu, secrétaire d'État à la protection de l'enfant obtient l'abrogation partielle de la loi de 1970, favorisant le placement familial, mais ne dispose pas des moyens suffisants pour l'appliquer. L'Union européenne, qui a distribué 75 millions d'euros entre 1990 et 1996 pour la cause des enfants roumains coupe ses subventions, à la suite de divers scandales accusant les intermédiaires roumains de détournement des fonds.

Paul à l'orphelinat en 1997 - © Élisabeth Blanchet.
  En décembre 2006 à la veille de l'entrée du pays dans l'Union Européenne, la photo-journaliste Élisabeth Blanchet retourne en Roumanie pour approfondir son travail documentaire entamé dans les années 90 et retrouver les anciens de la casa de copii de Popricani, fermée en 2002. Aidée du journaliste Guy-Pierre Chomette elle réalise en 2009 une vingtaine de portraits qu'elle associe sous forme de dyptiques aux photographies qu'elle avait réalisées d'eux dans les années 90. À travers ses fresques d'images, Élisabeth Blanchet restitue une mémoire à cette génération issue de la politique ultra-nataliste de la dictature. En 2012 elle publie le livre Les orphelins de Ceaușescu, 20 ans après, et ses photos sont exposées à l'Institut culturel roumain de Paris. À l'issue de cette exposition une ancienne pensionnaire de l'orphelinat, adoptée par une famille française, la sollicite pour témoigner de son histoire. Élisabeth Blanchet fait appel à Ursula Wernly Ferguy pour réaliser le reportage intitulé L'Enfant du diable. Elle est élue membre d'honneur de l'association française Orphelins de Roumanie en 2015 et se concentre sur un projet autour de l'archive photographique pour aider ces jeunes adultes à retrouver une identité. — © Irma Cordemanu, 2017.
   

© Élisabeth Blanchet
1995. Daniel dans la cour de l’orphelinat de Popricani. 2008. Dans la chambre qu’il loue dans une maison du village. À vingt-six ans, il est devenu l’homme à tout faire de l’ancien orphelinat, aujourd’hui un centre pour handicapés.

L'enfant du diable, réalisé par Ursula Wernly Ferguy.



P.S. Née en 1967 à Sucevița mais profondément désirée, ne suis heureusement pas une decreţel / née sur commande, née par décret, grâces soient ici rendues à mon père et à ma mère. — © Irma Cordemanu, 2017.

lundi 18 septembre 2017

Le Paris de Constantin Brâncuși.


Constantin Brâncuși (19 février 1876, Hobița, Roumanie - 16 mars 1957, Paris) travaille comme apprenti tonnelier à dix-huit ans avant d'exercer divers petits métiers. Il entre en 1894 aux Arts et Métiers de Craiova puis étudie la sculpture à l’École nationale des beaux-arts de Bucarest.

La légende veut qu'il se soit rendu à pied à Paris en 1904, où il gagne sa vie comme plongeur chez Chartier puis chez Mollard, brasseries mythiques aujourd’hui. Un an plus tard, il est admis aux Beaux-arts auprès du sculpteur Antonin Mercié, qui le recommande bientôt pour divers salons. Sur la suggestion de deux de ses modèles, les roumaines Otilia de Kozmutza et Maria Bengescu, Auguste Rodin le rencontre puis l’engage en 1907 comme assistant dans son atelier de Meudon. À peine un an plus tard, il quitte le maître et déclare: «Rien ne pousse à l’ombre des grands arbres». Il s’installe 54 rue du Montparnasse et fréquente ses amis artistes à la Closerie des Lilas. Il a déjà créé Le baiser en 1909, qu’il reprendra souvent. Dès 1910, l'ami médecin roumain Solomon Basile Marbe lui commandant un monument funéraire pour Tanioucha Rachevskaia, une étudiante russe de vingt-trois ans qui vient de se suicider par amour, il en réalise une version plus imposante, visible au cimetière de Montparnasse.


En 1910-1912, Măiastra ouvre sa série des Oiseaux — vingt-neuf entre 1910 et 1944 — en référence aux contes de sa terre natale. L’année de la mort de sa mère (1919), il crée le célèbre Oiseau d’or en bronze poli. «Le corps de l’oiseau est fait de l’air qui l’entoure, sa vie est faite du mouvement qui l’emporte», cette longue déclinaison qui incarne le plus explicitement son rapport au monde ne renierait pas cette phrase de Gaston Bachelard, Une Philosophie des silences et des timbres.

En janvier 1916, il emménage dans un atelier du XVe arrondissement, 8 impasse Ronsin. Achevée en 1918, sa première Colonne sans fin symbolisant la liaison entre le ciel et la terre fait écho aux motifs des habitations paysannes de son village natal, Hobița, liés au thème mythologique de l’axis mundi. Elle montre combien, à la suite de Rodin, Brâncuși accorde une extrême attention à la fusion des formes et des mouvements entre la sculpture et son socle.

Venue à Paris en 1919, son élève Miliţa Petraşcu (1892-1976) deviendra une célèbre plasticienne d'avant-garde et l'une des plus grandes sculptrices roumaines du siècle. Installé en France en 1920, Ezra Pound s’enthousiasme aussitôt pour l’œuvre de Brâncuși et publie sur lui un important essai enrichi de vingt-quatre reproductions dans une livraison de Little Review à lui entièrement consacrée. Brâncuși se lie d’amitié avec Tristan Tzara, participe aux soirées Dada et plaide en sa faveur lors du congrès de Paris dans les conflits qui l’opposent à André Breton en 1922. Tzara lui présente sa grande amie Nancy Cunard, femme de lettres et militante anarchiste. Elle lui inspire plusieurs sculptures dont La Jeune Fille sophistiquée en 1928. Ses œuvres sont présentées dans le cadre de l'exposition Tinerimea Artistica à Bucarest.

Durant les années 1920-1930, il agrandit son atelier impasse Ronsin au 11, y organise de nombreuses soirées musicales avec ses amis roumains, dont le célèbre compositeur Marcel Mihalovici avec qui il entretient une abondante correspondance. Brâncuși le sollicite pour écrire un livre, en lui confiant qu’il en avait refusé l'idée avec Ezra Pound de peur qu’il fasse sur lui littérature. Ami de longue date, Erik Satie fréquente aussi l’impasse Ronsin. Très proche de Brâncuși durant ces années, la danseuse Lizica Codreanu interprète à l’atelier ses Gymnopédies le 16 juin 1922: il la photographie dans un costume qu'il a créé pour elle. Sa sœur Irina Codreanu devient l’élève du sculpteur de 1924 à 1928. Il aime d'ailleurs s’entourer d’apprenties femmes, mais il leur donne des prénoms masculins pour oser affirmer une autorité.

En 1926, il effectue son premier voyage aux États-Unis à l'occasion de sa troisième exposition personnelle aux Wildenstein Galleries de New York. Alors qu’une quatrième s’y prépare l’année suivante, la douane américaine intercepte ses sculptures convoyées par Marcel Duchamp, dont L’Oiseau dans l’espace. L’administration ne les considère pas comme des œuvres d'art et impose une taxe de 40% à la vente sur le territoire américain. S'ensuivra un procès retentissant, qui produira une nouvelle définition légale de ce qui est art. Le jugement est prononcé en faveur de Brâncuși le 26 novembre 1928.

En 1929, son compatriote poète et écrivain Ilarie Voronca lui demande d'illustrer son livre Plantes et Animaux. Les encres destinées à l'ouvrage sont alors exposées à Bucarest. En 1930 sa Colonne sans Fin en plâtre atteint sept mètres de haut et s'encastre dans la grosse poutre de son plafond. Il loue l'atelier mitoyen pour installer son matériel lourd, construit un siège en bois pour téléphoner, my telephon chair, et confectionne de même tous ses objets utilitaires et outils de travail. À l'initiation de Man Ray, il entretient une relation féconde entre ses sculptures et leurs images, achète du matériel et réalise des films avec l’idée d'animer et d'illuminer ses œuvres.

Cette même année il rencontre la pianiste Vera Moore (1896-1997) lors d'un concert parisien, et nourrira toute sa vie pour elle une passion mouvementée. En naîtra John en 1934, qu'il ne reconnaîtra pas et dont il ne mentionnera jamais l'existence. Il n'évoquera pas davantage cet amour de la maturité, parlant toujours de son «amour idéal pour une femme idéale». Dans The saint of Montparnasse (1965), Peter Neagoe raconte qu'elle «réunit les traits de toutes les amours de Brâncuși. C'est d'un personnage imaginaire que le héros se sépare pour se consacrer à son œuvre».

En 1935 la Ligue nationale des femmes de Gorj souhaite dédier un monument à la mémoire des héros de la région morts pendant la guerre de 1914-1918 sur les rives du Jiu. Brâncuși accepte et propose un ensemble de trois œuvres. Après que l’exposition universelle de 1937 à Paris lui a consacré une salle entière, il part le 25 juillet en Roumanie pour choisir le lieu d’érection de la Colonne sans fin, crée sa forme définitive et confie les travaux à l’ingénieur Ștefan Georgescu-Gorjan. Ils décident d’une hauteur de trente mètres. Sa réalisation en étroite collaboration avec des spécialistes roumains lui donne l’occasion de travailler avec des ouvriers du pays et des matériaux de la région. Inauguré le 27 octobre 1938 à Târgu Jiu, l’ensemble monumental symbolise une passerelle entre France et Roumanie réunies en une seule patrie mais, à travers cette Colonne sans fin érigée comme une colonne vertébrale, l’édifice évoque plus spirituellement la relation de l’homme avec l’univers.

En 1939 après la déclaration de la guerre, il revient au thème du Baiser comme expression d'harmonie et de fraternité. En contact étroit avec Vera Moore qui se retire en Indre-et-Loire avec leur fils, ils échangent des vivres et se soutiennent. Revenue à Paris après la guerre, elle ne cessera de le seconder, négociant auprès des collectionneurs étrangers, assurant la correspondance avec Chicago pour un projet de Colonne sans fin monumentale au bord du lac Michigan, qui ne verra malheureusement pas le jour en raison de l'état de santé du sculpteur.


En 1941, il possède impasse Ronsin cinq ateliers sous une verrière si lumineuse qu'il y cultive du tabac pour ses pipes et cigarettes. En 1947, il rencontre les peintres roumains Alexandre Istrati (1915-1991) et Natalia Dumitresco (1915-1997) et les héberge chez lui l'année suivante. Il obtient la nationalité française en 1952, reçoit beaucoup de demandes d'aide ou de conseils d'amis artistes mais aussi d'inconnus roumains. Très attaché à ses origines et au-delà de toutes considérations politiques, il se tient constamment informé du pays, correspond abondamment avec son ami peintre Max Hermann Maxy, devenu directeur du Musée national d'art et professeur à l'Institut d'arts plastiques de Bucarest. Il obtient un vif succès dans son pays et participe à de nombreuses manifestations collectives mais c'est seulement en décembre 1956 qu'une exposition lui est entièrement consacrée au Musée national. Il décide alors de léguer son atelier-œuvre à son pays d'accueil sous réserve que le Musée s’engage à le reconstituer. Après sa mort le 16 mars 1957, une célébration a lieu à l’église orthodoxe roumaine des Saints-Archanges, rue Jean-de-Beauvais et il est enterré au cimetière du Montparnasse.


Exécuteurs testamentaires du sculpteur, Natalia Dumitresco et Alexandre Istrati veillent à l’entretien des ateliers qu’ils feront déménager dans un premier temps au Musée national d’art moderne en 1962, selon les volontés de Brâncuși. Comme le plafond de la salle est trop bas, ils sont contraints de faire couper l’une des Colonnes sans fin. En 1977, l’ensemble des ateliers est transféré face au musée Pompidou et reconstitué à l’identique, mais les inondations de 1990 obligent le musée à le fermer pour effectuer d’importants travaux. L’architecte italien Renzo Piano chargé de l’actuelle reconstitution terminée en 1997, a réussi à transmettre l’unité créée par Brâncuși entre ses sculptures dans un espace intime baigné de lumière, à l’abri de l’effervescence de la Piazza de Beaubourg. — © Irma Cordemanu, 2017.

Les trois photographies de l'atelier de Constantin Brâncuși reconstitué sur la Piazza à Paris sont de Sophie Vianey, 2017.

mercredi 13 septembre 2017

Poivrons farcis au riz / Ardei umpluţi cu orez.



     Il faut compter au moins deux poivrons par personne, donc ici une dizaine.

     Émincer finement deux gros oignons et hacher deux carottes avant de les compoter dans du saindoux ou, à défaut, de l'huile d'olive, à couvert et à feu doux, sans les laisser se dessécher et brûler, les détendre régulièrement avec un peu de vin blanc.

     Lorsque ce fond est étuvé, ajouter deux tomates pelées coupées menu fraîches ou en conserve — avec le temps ma main est devenue plus légère sur la sauce tomate qu'il faudrait normalement confectionner pour ce plat et ajouter au fond, et mes plats sont donc moins "rouges" —, aromatiser selon les goûts et les humeurs de fenouil, sarriette, paprika, persil, aneth, sel et poivre, piment facultatif, un bon verre de riz à remuer délicatement pour qu'il s'enrobe de ce fond, durant deux minutes maximum.

     Dans un saladier, incorporer cette préparation à 800 grammes de viande hachée (mélange par moitié de porc et de bœuf), deux œufs et une botte de persil ciselé, découper la queue des poivrons en couvercle, les vider de leurs nervures et de leurs graines, les remplir de la farce sans trop tasser car le riz gonflera, et les refermer avec leurs queues respectives.

     Toujours sans trop les serrer, caler cependant les poivrons debout dans un pot à four de taille appropriée, les recouvrir d'eau (que le riz devrait boire peu à peu), deux ou trois feuilles de laurier, sel et poivre avant de les enfourner à feu doux à 200° pendant une heure.

     Servir très chaud avec des tranches de mămăligă (polenta) tiède ou froide et une cuillerée de smântână froide, crème aigre conditionnée par Danone par exemple pour les épiceries roumaines. À défaut, utiliser du yaourt, ou de la crème fraîche. Le contraste chaud / froid est indispensable. À partager de préférence aussitôt et le jour même, les poivrons ont tendance à s'oxyder rapidement.

     Même si on peut remplacer facilement les poivrons par les feuilles de vigne, la différence avec les  sarmale reste importante: leur farce est au pain trempé et non au riz et surtout, comme on le voit dans leur recette, leur cuisson doit se faire sur un lit de choucroute, ce qui ne se marierait guère avec des poivrons. — © Irma Cordemanu, 2017.

jeudi 31 août 2017

Gelée de nénuphars blancs du Delta.


Cette étrange recette vient de Braila, port sur le Danube où sont nés Panaït Istrati (1884-1935), l'un des plus importants écrivains roumains modernes, et le grand sociologue français Serge Moscovici (1925-2014).

Dans l'alternance bienfaisante des sécheresses et des inondations du Delta, à l'ombre des noyers et des cerisiers en fleurs qui bordent partout les rives du fleuve et les zones d'étangs, «c’est l’empire du nénuphar blanc et des mûres sauvages, veloutées, grosses comme des cerises!» (Panaït Istrati, Codine). Lorsque vous aurez l'opportunité de cueillir une cinquantaine de pétales de nénuphars frais et pleins de sève, vous les laverez, les hacherez, les presserez au chinois pour en extraire le jus, avant de les saisir dans quatre-vingts centilitres d'eau bouillante jusqu'à l'obtention d'une pâte, égouttée ensuite dans une passoire au-dessus de la sève déjà extraite.

Alors vous porterez à ébullition un litre d'eau, un kilo de sucre et le jus d'un citron à consistance de sirop. Enfin vous adjoindrez le jus de nénuphar et, à feu doux, vous tenterez d'amener le tout à l'espoir d'une gelée, ce dont vous ne pourrez être assurée que le lendemain, car son charme hasardeux est d'être tout entière tournée vers le futur. — © Irma Cordemanu, 2017.

mercredi 16 août 2017

Aux bonheurs du carême roumain (6): Fasole bătută.


La fasole bătută (littéralement «haricots battus») est une recette d'une grande simplicité. Pendant la dictature, au prétexte du "mérite", la nomenclatura s'était approprié le caviar d'esturgeon et d'œufs d'autres poissons du Delta. Ce plat traditionnel fut alors élevé par dérision consolatoire au rang de icre de fasole, qui signifie «caviar de haricots».

La veille, trempez 300 grammes des haricots blancs dans l'eau froide et une pincée de bicarbonate qui facilitera la digestion et atténuera les inconvénients attribués traditionnellement aux haricots. Le lendemain, les égoutter, les recouvrir d'eau froide et les porter à ébullition, répéter cette opération une deuxième et une troisième fois. Les cuire ensuite une heure environ avec carottes et oignons que vous pouvez laisser entiers, un clou de girofle et une feuille de laurier. Poivrez mais ne salez les haricots qu'en fin de cuisson. Vous devez obtenir des haricots bien cuits, tendres sans qu'ils se réduisent en purée. Retirez carottes et oignons que vous conserverez pour un autre usage, clou de girofle et laurier, et après avoir laissé les haricots refroidir, écrasez-les à la fourchette ou au moulin à légumes dans la casserole, mais surtout pas au mixer.

Dans une poêle, faites doucement revenir en les remuant les fines lamelles d'un bel oignon et une pointe de piment doux ou paprika dans l'huile d'olive si vous aimez sa saveur, sinon utilisez de l'huile de tournesol. La fantaisie urbaine ajoute parfois tomates revenues ou poivrons et hors carême, des lardons, ce qui à mon sens dénature une tradition rustique. L'essentiel est de ne pas brûler l'huile car vous devrez l'incorporer dans la purée de haricots. Au pire, vous la remplacerez par de l'huile crue, dont vous vous servirez aussi prudemment si vous jugez nécessaire de détendre la purée qui doit rester onctueuse et pouvoir être tartinée, et ajoutez deux gousses d'ail écrasées. Rectifiez enfin l'assaisonnement, sel et poivre, selon vos goûts, mais point trop n'en faut. Au moment de servir la purée tiède, ou froide avec des murături ou acrituri*, recouvrez-la des lamelles d'oignons dorées, d'un beau rouge. Comme le caviar justement, elle peut aussi être étalée sur du pain en entrées. Quand ce n'est pas un plat de carême, cette purée et quelques cornichons accompagnent idéalement saucisses et viandes grillées.

*Les murături: macération dans le sel (des mines de Roumanie!) aromatisé au poivre, aneth et feuilles de laurier, le vinaigre ou par facto-fermentation de légumes crus (poivrons, cornichons, choux, champignons, choux-fleurs, betteraves, etc) et de fruits verts (tomates, pommes, melons, pastèques, etc). Ne jamais mélanger dans les bocaux les poivrons et les tomates aux cornichons. Un équivalent roumain des pickles. Les acrituri" sont les "choses aigres". — © Irma Cordemanu, 2017.



mardi 15 août 2017

15 août, la Dormition: toutes nous sommes Marie (12/12).

Le Caravage: La mort de la Vierge, détail, 1605.
      «Nous proclamons, déclarons et définissons que c’est un dogme divinement révélé que Marie, l’Immaculée Mère de Dieu toujours Vierge, à la fin du cours de sa vie terrestre, a été élevée en âme et en corps à la gloire céleste». C’est en ces termes que, le 1er novembre 1950, le pape Pie XII promulgua ce dogme infaillible que la Vierge Marie n’était pas vraiment morte mais que corps et âme elle était montée aussitôt au ciel sans attendre comme le commun des mortels la résurrection des corps. Seule Marie aurait eu ce privilège de l’immédiate assomption.

     Ce texte court ne fait que tirer les conséquences logiques d’un autre dogme du pape Pie X (1854): non seulement Marie a enfanté Jésus dans la virginité mais, fruit elle-même d’une immaculée conception, elle serait préservée du péché originel, et donc dispensée de toute attente triviale. En cohérence aussi avec une tradition issue d’Augustin qui source le péché originel dans la supposée concupiscence de l’acte sexuel, alors que ce fait commun à tous de naître dans un corps mortel advient après qu’Ève et Adam eurent usé de leur liberté de désobéir à Dieu en consommant le fruit de la connaissance.

     Pour la foi orthodoxe, Marie naquit de père et mère ordinaires. Elle n’est ni une miraculeuse divinité féminine ni le jouet passif de l’arbitraire d’un dieu tout-puissant, mais une femme entre toutes, qui a eu le pouvoir de dire non à l’ange Gabriel au moment de l’Annonciation et, armée de sa foi et de sa volonté, choisi de façon libre et déterminée d’ordonner sa vie sous une vocation et de ratifier ainsi la décision divine.

     En réalité, toutes les femmes et hommes du monde se trouvent devant une responsabilité comparable lorsque leur naît un enfant. En chaque naissance, un Jésus vient au monde: les femmes en détresse exposant leurs enfants dans les églises ou sur les parvis, ou dans des tours d’abandon aux portes des couvents ou d’institutions spécifiques, fréquemment ornés des motifs de la nativité le signifient assez. Ou, sur nombre d’icônes de la Dormition, Jésus vient recueillir l’âme de sa mère en portant dans ses bras un nouveau-né emmailloté dans ses langes.

     Le 15 août célèbre l’endormissement, par bonheur paisible et sans souffrances de cette autre fille d’Ève que fut Marie mère de Dieu, à l’âge de cinquante-neuf ans (d’autres disent soixante-douze), avant d’être enterrée dans le jardin de Gethsémani, à Jérusalem.  Le mot cimetière est d’ailleurs issu du grec ancien: κοιμητήριον /  koimêtêrion, qui signifie «lieu pour dormir, dortoir»). C'est pourquoi c'est une danse, c'est pourquoi c'est une joie.

     Et comme Marie, le roi Arthur connut sa dormition dans l’île d’Avalon après une blessure mortelle au combat. Jusqu’au jour où, comme tout un chacun il se réveillera dans la résurrection de la chair pour réunir en un seul peuple tous les Bretons. — © Irma Cordemanu, 2017.

mercredi 9 août 2017

Aux bonheurs du carême roumain (5): la zacuscă.


     La zacuscă est une sorte de caviar ou de confiture salée de légumes qui se sert froide en canapés dans les apéritifs ou buffets, mais peut aussi faire un excellent plat froid d'été accompagné de mămăligă (polenta), ou d'un bon pain de campagne.

     Rôtir au four très chaud (280°) une aubergine, deux poivrons, un rouge et un jaune, un bel oignon doux, et cinq tomates.
     Quand les peaux sont noires, les défourner et les envelopper les légumes dans un torchon un quart d'heure. Fendre l'aubergine en deux et prélever la pulpe cuite avec une petite cuiller; les poivrons débarrassés de leur queue et de leurs graines, la peau se détache sans difficulté, détailler la chair cuite en lanières; les tomates se pèlent d'elles-mêmes, en ôter les graines; ôter les peaux noires autour de l'oignon confit.
     Ajouter optionnellement des pleurotes de préférence ou des champignons de Paris et hacher grossièrement le tout. Faire mijoter à feu très doux dans une sauteuse couverte en le remuant doucement et souvent. En fin de cuisson, ajouter l'ail écrasé, le sel, le poivre, le paprika, et facultativement le piment. La consistance finale doit être épaisse, afin de permettre les tartines.
     Dans un bocal fermé, sous une couche d'huile et au réfrigérateur, il peut se conserver plusieurs jours. Nous en faisons en grande quantité à l'automne, mais alors cette préparation doit être stérilisée.

     • Stérilisation (prendre conseil). On verse la préparation encore chaude dans des bocaux de conserve non ébréchés à joint ou à capsule. On les met au bain-marie dans un stérilisateur (ou une grande marmite) une demi-heure, on les y laisse refroidir, et on répète l'opération le lendemain. On ne les retire du stérilisateur que lorsque les bocaux sont froids. Ils peuvent être conservés tout au long de l'année à condition, comme toute conserve, d'en vérifier l'état à l'ouverture: si les bocaux sont à mécanisme et joint caoutchouc, on entend clairement l'air pénétrer lorsqu'on tire la languette  du joint. Si ce sont des bocaux à capsule et couvercle à vis, la capsule qui doit être plate ne peut se décoller qu'après perçage et on entend alors l'air rentrer. — © Irma Cordemanu, 2017.